Crise au Sahel : entre insécurité croissante et recul démocratique
Le Sahel, une région oubliée malgré une crise sécuritaire persistante
Alors que les conflits en Europe, au Moyen-Orient et en République démocratique du Congo monopolisent l’attention mondiale, la région du Sahel reste plongée dans une crise profonde et silencieuse. Pourtant, les défis qui la traversent – violences jihadistes, instabilité politique et dérive autoritaire – n’ont jamais été aussi aigus. Malgré les promesses des régimes militaires arrivés au pouvoir après une série de coups d’État, la menace terroriste s’est aggravée, faisant du Sahel la zone la plus touchée par l’extrémisme violent au monde.
Les groupes jihadistes, notamment le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’État islamique au Sahel, étendent leur emprise sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger, les trois pays formant l’Alliance des États du Sahel (AES). Leur progression s’accompagne d’une militarisation accrue de la société et d’une répression systématique des libertés, plongeant les populations dans une insécurité permanente.
Une escalade de la violence : civils pris en étau
Mali : entre défaites militaires et offensive jihadiste
Depuis le retrait de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) en 2023, le pays est en proie à une recrudescence des violences. Les forces maliennes, soutenues par des mercenaires russes, affrontent désormais à la fois les groupes jihadistes et les séparatistes touareg. En octobre 2023, la reprise de Kidal, ville sous contrôle rebelle depuis une décennie, a été saluée comme une victoire symbolique. Pourtant, cette avancée n’a pas modifié l’équilibre des forces : en juillet 2024, une embuscade à Tinzaouaten, près de la frontière algérienne, a infligé une défaite cuisante aux troupes maliennes et à leurs alliés, faisant plus de 120 morts.
Les attaques du JNIM contre Bamako en septembre 2024, ciblant une école de gendarmerie et l’aéroport militaire, ont révélé l’audace croissante des jihadistes. Avec plus de 70 morts parmi les forces de sécurité, ces opérations ont démontré l’incapacité de l’État à contrôler son territoire. Pourtant, malgré cette dégradation, les sondages de 2024 montrent une confiance persistante des Maliens envers leur armée, perçue comme un rempart contre l’insécurité.
Les civils, eux, paient un lourd tribut. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En représailles, des frappes aériennes maliennes ont tué plus de 20 civils. En février 2025, 50 personnes ont été tuées près de Gao lors d’une embuscade contre un convoi militaire.
Burkina Faso : l’État en recul face aux groupes armés
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire du Burkina Faso s’est dramatiquement détériorée. En 2024, les forces armées ont perdu le contrôle de 60 % du territoire, tandis que les victimes civiles ont augmenté de 68 % entre 2022 et 2023. En août 2024, l’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays, à Barsalogho, a fait entre 130 et 600 morts parmi les civils, contraints de creuser des tranchées pour défendre leur ville.
Les exactions ne sont pas l’apanage des jihadistes. En février 2024, l’armée a exécuté sommairement 223 civils dans deux villages. En mars, des miliciens Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), soutenus par l’État, ont massacré des civils peuls, faisant des dizaines de victimes, majoritairement des femmes et des enfants. En représailles, le JNIM a attaqué un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et VDP.
La stratégie du régime burkinabè d’armer les civils, lancée en 2020 et intensifiée après 2022, a exacerbé les tensions ethniques. Avec 50 000 miliciens VDP recrutés, cette approche a militarisé la société, transformant les villages en cibles de représailles. Résultat : plus de 2 millions de déplacés internes, le nombre le plus élevé de la région.
Niger : une insécurité en progression
Bien que le Niger ait longtemps été moins touché par les attaques jihadistes que ses voisins, la situation s’est dégradée après le coup d’État de 2023. Les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils en 2024 qu’en 2023, tandis que les groupes armés non étatiques sont devenus plus offensifs. En mars 2024, 23 soldats ont été tués dans la région de Tillabéri, et en décembre, deux attaques successives ont fait 39 morts civils à l’ouest du pays. En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes.
Les attaques de l’État islamique au Sahel et du JNIM se sont intensifiées, utilisant des engins explosifs improvisés, des frappes aériennes et des tirs de mortier. Malgré des différences dans leurs stratégies, les trois pays de l’AES partagent une tendance : des attaques de grande ampleur, ciblant principalement les zones rurales, où la collecte de la zakat est plus facile.
Des transitions politiques verrouillées : l’autoritarisme comme rempart
Depuis leur arrivée au pouvoir, les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont prolongé leurs transitions et verrouillé leurs constitutions pour consolider leur emprise. Au Mali, la junte du colonel Goïta a reporté les élections à 2029, s’auto-promouvant général et nommant des proches aux plus hauts grades militaires. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a fixé une transition de 60 mois, lui permettant de rester au pouvoir jusqu’en 2029. Au Niger, une transition de cinq ans a été recommandée après un « dialogue national » en février 2025, avec la promotion du général Tchiani au rang de général d’armée.
Ces prolongations offrent aux régimes une marge de manœuvre pour renforcer la Confédération des États du Sahel (AES) et rompre avec la CEDEAO, tout en nouant de nouveaux partenariats régionaux et internationaux, comme le soutien récent de la Russie à la force conjointe de l’AES.
Un contrôle accru sur l’information : l’arme des régimes autoritaires
Face à leur incapacité à contrôler l’ensemble de leur territoire, les régimes de l’AES ont renforcé leur emprise sur l’espace médiatique et la société civile. Au Mali, RFI et France 24 ont été interdites, et des médias locaux comme Joliba TV ont vu leur licence retirée. Au Burkina Faso, deux journalistes étrangers ont été expulsés, tandis que RFI et France 24 ont été suspendues. Au Niger, les mêmes médias ont été interdits, et les passeports des étrangers sont confisqués à l’arrivée pour limiter les déplacements.
Les journalistes locaux subissent arrestations arbitraires, harcèlement et enrôlement forcé. Les partis politiques et les organisations de la société civile sont suspendus ou placés sous haute surveillance. En octobre 2024, le Burkina Faso affirmait contrôler 70 % du territoire, un chiffre identique à celui attribué aux jihadistes par des recherches indépendantes. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile d’accéder à une information fiable.
Un silence trompeur : pourquoi le Sahel doit rester une priorité
L’absence de couverture médiatique du Sahel s’explique par l’émergence d’autres crises mondiales et par la répression des médias indépendants dans les pays de l’AES. Pourtant, les défis qui persistent dans la région – expansion jihadiste, insécurité alimentaire et déplacements massifs – pourraient avoir des répercussions bien au-delà de l’Afrique de l’Ouest.
En 2025, quelque 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest risquent de souffrir de la faim, et plus de 3,1 millions de déplacés internes ont été recensés au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad. L’Union européenne, malgré un désengagement partiel, doit clarifier sa stratégie pour la région : veut-elle rompre avec les régimes militaires ou maintenir un dialogue avec les populations ?
À l’heure où le monde se polarise, renforcer les liens et les solidarités entre continents est plus que jamais essentiel pour faire face aux défis globaux.