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Au Burkina Faso, la mémoire de Sankara au cœur d’un bras de fer entre l’État et sa famille

Publié le 16 septembre 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Depuis plusieurs années, la figure de Thomas Sankara occupe une place grandissante dans le discours officiel burkinabè. Sous la transition dirigée par Ibrahim Traoré, les hommages se multiplient, les infrastructures mémorielles se développent et les références au « père de la révolution » d’août 1983 deviennent un élément structurant de la communication gouvernementale. Pourtant, derrière cette mise en scène, une tension demeure : celle qui oppose le pouvoir aux proches de l’ancien président, notamment autour de la gestion de ses restes et de son héritage familial.

Écoutez cet articleEnviron 7 min

Un rapprochement symbolique savamment orchestré

Le régime actuel ne cache pas son intention de s’inscrire dans la filiation politique de Thomas Sankara. En 2026, un cérémonial militaire mensuel a été instauré, présenté comme une initiative prise sur instruction directe d’Ibrahim Traoré. Lors d’un hommage rendu en février de la même année, le directeur de cabinet de la présidence a affirmé que le « flambeau » de Sankara était désormais porté par le capitaine Traoré. Une formule reprise en juin 2026 par le ministre des Affaires étrangères, qui a évoqué un portage « avec dignité et engagement ».

Cette rhétorique soulève une interrogation de fond : s’agit-il simplement de rendre hommage à une figure historique, ou de construire un récit de légitimation politique ? La nuance est essentielle, car elle touche à la manière dont l’État entend se positionner comme dépositaire exclusif d’une mémoire qui appartient aussi à une famille et à une nation.

La rupture de février 2023 : un précédent révélateur

Pour comprendre les tensions actuelles, il faut revenir à un épisode fondateur. Après l’exhumation des corps de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le gouvernement décide en 2023 de procéder à leur réinhumation sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, rebaptisé Mémorial Thomas Sankara. Ce lieu est hautement symbolique puisqu’il correspond à l’endroit même où les victimes ont été assassinées le 15 octobre 1987.

La famille Sankara s’oppose fermement à ce choix. Le 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils Philippe et Auguste, ainsi que les frères et sœurs du défunt président adressent une demande directe à Ibrahim Traoré pour qu’il renonce à cette décision. Ils proposent trois sites alternatifs : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié et le Jardin Yennenga. Face au refus du pouvoir, la famille annonce le 21 février qu’elle ne participera ni ne sera représentée à la cérémonie. Celle-ci se tient malgré tout le 23 février, consacrant une fracture durable entre l’État et les proches de Sankara.

Une mémoire institutionnalisée

À partir de cette date, le régime accentue son emprise sur la mémoire officielle. Le mausolée dédié à Sankara et à ses compagnons est construit sur le site du Mémorial. Ibrahim Traoré en pose la première pierre le 15 octobre 2023, et l’édifice est inauguré en mai 2025. Le projet est présenté comme un moyen de préserver et de promouvoir l’héritage politique du père de la révolution. En 2026, avec les cérémonials militaires mensuels, cette politique mémorielle franchit une nouvelle étape : l’État ne se contente plus de commémorer, il institutionnalise et met en scène la mémoire sankariste.

Ce faisant, le pouvoir construit un récit dans lequel Ibrahim Traoré apparaît comme celui qui aurait enfin réhabilité pleinement Sankara, restauré sa mémoire et repris son combat. Une telle présentation rapproche mécaniquement les deux figures dans l’imaginaire collectif : d’un côté, le révolutionnaire assassiné ; de l’autre, le jeune capitaine présenté comme son successeur spirituel.

L’enjeu familial face à la raison d’État

Pour les proches de Thomas Sankara, cette appropriation pose problème. Le corps de l’ancien président, ses restes, son lieu de sépulture et sa mémoire familiale revêtent une dimension intime que l’État ne peut pas entièrement absorber. Or, depuis 2023, le pouvoir a pris la main sur la plupart des aspects institutionnels de cette mémoire : réinhumation, mausolée, cérémonials, hommages officiels et discours sur la souveraineté.

Le paradoxe est d’autant plus saisissant que le régime qui revendique aujourd’hui l’héritage politique de Sankara est précisément celui avec lequel une partie de sa famille s’était opposée sur la question de ses restes. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’Ibrahim Traoré cherche personnellement à « prendre » Sankara à sa famille, mais de constater que le récit officiel construit progressivement une filiation politique puissante.

Cette construction n’est pas anodine. Elle permet au pouvoir de s’inscrire dans une tradition révolutionnaire profondément ancrée au Burkina Faso et de donner une profondeur idéologique à son discours sur la souveraineté, le panafricanisme et l’indépendance. Des chercheurs ont d’ailleurs souligné la fréquence avec laquelle Traoré invoque la mémoire de Sankara et reprend certains thèmes qui lui étaient chers, notamment le rejet de la dépendance extérieure.

Une mémoire qui ne peut être décrétée

La question la plus sensible reste celle de la propriété de cette mémoire. Thomas Sankara n’est pas réductible à une statue, un mausolée ou une cérémonie militaire. Il incarne aussi une histoire familiale, une douleur intime et un combat politique dont l’interprétation ne saurait être imposée par décret. Le pouvoir de transition peut légitimement honorer sa mémoire, restaurer des lieux et préserver des archives. Mais peut-il, au nom de cette réhabilitation, se présenter comme le dépositaire naturel de son héritage ?

Le précédent de 2023 montre que la famille Sankara n’a pas toujours accepté les choix du pouvoir en la matière. Et c’est là que réside toute l’ambiguïté du récit actuel. À force de se présenter comme celui qui « porte le flambeau », Ibrahim Traoré risque de faire glisser la mémoire d’un homme assassiné en 1987 vers une autre histoire : celle d’un pouvoir contemporain cherchant à inscrire son propre nom dans la continuité de la révolution. Sankara avait laissé une œuvre et une pensée ; Traoré construit aujourd’hui son propre pouvoir. Entre les deux, la mémoire de Thomas Sankara est devenue un enjeu politique majeur.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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