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Lomé, 11 septembre : le basculement stratégique qui conditionne le retour des réfugiés burkinabè

Publié le 16 septembre 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Un tournant, oui, mais sous conditions. Le 11 septembre à Lomé, le Bénin, le Ghana, le Togo, le Burkina Faso et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) ont posé un acte décisif : trois accords tripartites qui verrouillent le principe d’un retour volontaire, sûr et digne des Burkinabè réfugiés chez leurs voisins. La rupture est claire — on quitte l’urgence de l’accueil pour entrer dans la phase de préparation. Mais ce basculement ne vaut que si la sécurité et les droits des populations sont réellement garantis au Burkina Faso.

Écoutez cet articleEnviron 8 min

Trois signatures, aucune précipitation : la mécanique du basculement

Signer à Lomé ne signifie pas rapatrier demain. Les trois textes installent un cadre de coopération entre Ouagadougou, le HCR et chacun des pays d’accueil — Bénin, Ghana, Togo. Au programme : des mécanismes de concertation, un suivi rigoureux et la préparation des futures opérations de retour, y compris la réintégration des personnes concernées.

Cette nuance change tout. Dans un Sahel saturé de déplacements forcés, le mot « retour » peut être lu comme un signal de renvoi. Le HCR défend l’inverse : le rapatriement doit rester volontaire, sûr et digne, et chaque réfugié doit pouvoir décider de son avenir en connaissance de cause.

Bénin, Ghana, Togo : des pays d’accueil sous pression

Depuis des années, l’insécurité au Burkina Faso pousse des milliers de personnes à franchir les frontières. Le Bénin, le Ghana et le Togo se retrouvent en première ligne d’une crise qu’ils n’ont pas provoquée.

Les chiffres du HCR mesurent l’ampleur du choc. Au Bénin, plus de 11 000 réfugiés burkinabè étaient recensés au 31 mai 2026. Au Ghana, les statistiques de juin 2026 faisaient état de 13 368 réfugiés burkinabè, soit près des deux tiers de la population réfugiée du pays. Accueil dans les zones frontalières de Tarikom et de Zini, statut de réfugié prima facie accordé en février 2025 : Accra a structuré sa réponse.

Le Togo encaisse lui aussi la vague. Selon le HCR, le pays hébergeait en juin 2026 environ 65 100 réfugiés et demandeurs d’asile, dont 86 % originaires du Burkina Faso.

Ces données donnent un autre relief aux accords de Lomé. Derrière chaque opération de retour possible, il y a des familles qui ont quitté leurs villages, laissé leurs biens et parfois perdu des proches.

L’exil ne se referme pas sur simple signature

Le rôle des autorités burkinabè devient ici central. Le pays affronte depuis plusieurs années une insurrection menée notamment par des groupes armés islamistes, mais aussi de graves accusations visant les opérations des forces gouvernementales et des milices alliées.

Human Rights Watch affirme que la situation des droits humains s’est encore dégradée en 2025. L’organisation documente des exactions attribuées à la fois aux groupes armés islamistes et aux forces gouvernementales et milices pro-gouvernementales : meurtres de civils, déplacements forcés, restrictions croissantes contre les médias, l’opposition et la société civile.

Dans un rapport publié en avril 2026, Human Rights Watch a documenté 57 incidents et recueilli les témoignages de centaines de personnes pour analyser les violences commises depuis 2023. L’organisation estime que les forces burkinabè et leurs milices alliées, comme les groupes armés islamistes, portent la responsabilité de graves abus susceptibles de relever de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité. Elle réclame des enquêtes crédibles pour établir les responsabilités.

Ces accusations pèsent directement sur le contexte dans lequel les réfugiés seraient appelés à rentrer. Un rapatriement ne peut donc pas être décrété comme solution au seul motif qu’un accord diplomatique a été signé.

Junte, garanties de sécurité et espace civique

Depuis le coup d’État de septembre 2022, le Burkina Faso est dirigé par les autorités militaires du capitaine Ibrahim Traoré. Human Rights Watch rapporte que la junte a prolongé la transition et réduit l’espace politique et civique, avec des mesures visant journalistes, opposants et organisations de la société civile.

L’organisation a aussi documenté des disparitions, des enrôlements forcés et des restrictions contre les voix critiques. En mai 2026, elle dénonçait encore le durcissement des mesures contre les médias indépendants et l’information.

Pour les réfugiés, ces éléments ne sont pas secondaires. La question centrale reste la protection : retrouver leurs villages sans craindre de nouvelles violences ? Accéder à leurs maisons et à leurs terres ? Obtenir des documents d’état civil, des soins, des écoles et des moyens de subsistance ? Et surtout, disposer de mécanismes pour signaler d’éventuelles violations ?

Le HCR le rappelle : un retour durable suppose que les causes profondes du déplacement soient suffisamment traitées et que la paix permette de vivre sans être contraint de repartir.

Bénin, Ghana et Togo : le pivot d’une réponse régionale

L’attitude du Bénin, du Ghana et du Togo devient un élément clé du dispositif régional. En accueillant des populations contraintes de fuir, ces trois pays ont assumé une charge humanitaire lourde, malgré leurs propres défis sécuritaires et économiques.

L’accord de Lomé permet précisément de ne pas opposer accueil et retour. Il offre un cadre pour préparer l’avenir tout en maintenant le principe de volontariat.

C’est aussi un signal de coopération régionale. Les pays du Golfe de Guinée sont directement exposés aux conséquences de la crise sahélienne. Les mouvements de populations ne s’arrêtent pas aux frontières et exigent une coordination entre États, organisations internationales et communautés locales.

Le Bénin, le Ghana et le Togo ne sont donc pas seulement des voisins du Burkina Faso : ils sont des acteurs de la réponse régionale à la crise.

Une feuille de route, pas un calendrier

Les accords de Lomé ressemblent davantage à une feuille de route qu’à un calendrier de rapatriement. Leur efficacité dépendra de leur application et, surtout, des conditions qui prévaudront au Burkina Faso.

Le message aux réfugiés est limpide : le retour devra être volontaire et intervenir lorsque la sécurité et la dignité seront réunies. Cette prudence s’impose d’autant plus que le contexte burkinabè reste marqué par les violences armées et les accusations d’exactions visant plusieurs acteurs du conflit.

Pour le Bénin, le Ghana et le Togo, l’enjeu est désormais double : continuer à protéger ceux qui ont besoin d’asile tout en préparant, avec le HCR et les autorités burkinabè, les conditions d’un éventuel retour.

Car un réfugié ne rentre véritablement chez lui que lorsqu’il peut y vivre en sécurité. Le véritable succès des accords de Lomé ne se mesurera donc pas au nombre de personnes reconduites vers le Burkina Faso, mais au nombre de personnes capables de rentrer librement, de retrouver leurs communautés et d’y reconstruire leur vie sans être contraintes de fuir une nouvelle fois.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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