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Presse au Togo : le point de bascule que personne ne peut plus ignorer

Publié le 16 septembre 202625 septembre 2026 ParZara Hassane

Un tournant dans la relation entre le pouvoir et les journalistes

Lorsque l’activité journalistique se heurte de plein fouet aux impératifs du pouvoir, le débat quitte le seul cercle des salles de rédaction pour devenir une interrogation démocratique majeure. Au Togo, l’affaire Emmanuelle Sodji marque un point de bascule : elle cristallise les tensions autour des conditions dans lesquelles les professionnels de l’information exercent leur métier.

Écoutez cet articleEnviron 7 min

Les faits à l’origine de la controverse

Le 18 août 2026, Emmanuelle Sodji, correspondante de longue date pour une chaîne internationale au Bénin, a diffusé des informations relatives à l’inculpation de deux ressortissants français détenus au Togo. D’après le Syndicat national des journalistes CGT, ces éléments étaient déjà accessibles au public et circulaient largement dans plusieurs médias ainsi que sur les réseaux sociaux. Le syndicat souligne en outre que l’autorité togolaise de régulation a elle-même confirmé, dès le lendemain, que ces informations étaient en circulation depuis le 18 août.

Les deux Français concernés, les réalisateurs Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani, avaient été interpellés le 27 juillet 2026 alors qu’ils travaillaient sur un documentaire dans le nord du pays. Les autorités togolaises ont engagé des poursuites liées notamment à leurs déclarations de visa. Ils ont finalement obtenu une mise en liberté provisoire le 1er septembre et ont été autorisés à quitter le territoire.

La chronologie au cœur du litige

C’est précisément autour de l’enchaînement des faits que se noue la polémique : peut-on reprocher à une journaliste d’avoir relayé une information déjà publique alors qu’aucune consigne restrictive n’avait été clairement transmise à sa rédaction ? Le SNJ-CGT estime que la question d’une sanction rétroactive se pose. Il affirme qu’Emmanuelle Sodji aurait été écartée après la diffusion de cette information et dénonce une décision susceptible de porter atteinte à la liberté journalistique. Cette lecture appartient au syndicat et doit être distinguée de la position officielle de la direction de France Médias Monde.

Un environnement médiatique déjà sous haute tension

Cette affaire survient dans un contexte particulièrement sensible pour la presse togolaise. En juin 2025, la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication du Togo avait suspendu pour trois mois les programmes de RFI et France 24, invoquant des manquements répétés en matière d’impartialité, de rigueur et de vérification des faits. Les autorités togolaises affirmaient que certaines émissions avaient diffusé des informations jugées inexactes ou tendancieuses. De leur côté, les médias concernés ont défendu leur travail journalistique, tandis que des observateurs ont exprimé leurs inquiétudes face à la réduction de l’espace médiatique dans un climat politique déjà tendu.

Ce contexte confère à l’affaire Sodji une portée qui dépasse largement le cas individuel d’une correspondante.

Où tracer la ligne rouge ?

La question centrale n’est pas de savoir si un journaliste doit respecter les règles professionnelles — cela va de soi. La véritable interrogation porte sur la nature de ces règles, leur clarté, leur temporalité et les conditions dans lesquelles elles peuvent être invoquées pour sanctionner un professionnel de l’information.

Dans toute démocratie, les autorités ont le droit de protéger certaines informations sensibles, notamment lorsqu’une procédure judiciaire ou une question de sécurité nationale est en jeu. Mais ce pouvoir doit être encadré par des règles compréhensibles, connues à l’avance et appliquées de manière transparente. À l’inverse, les journalistes ont la responsabilité de vérifier leurs informations, de respecter les procédures judiciaires et d’éviter de transformer une information sensible en spéculation.

C’est précisément cette ligne de partage qui mérite d’être clarifiée au Togo. Car lorsqu’une information est déjà publique, qu’elle circule dans plusieurs médias et sur les réseaux sociaux, et qu’une autorité reconnaît elle-même qu’elle était en circulation, la question de la responsabilité éditoriale devient nécessairement plus complexe.

Un enjeu qui dépasse le sort d’une journaliste

Sous la présidence de Faure Gnassingbé, le débat sur l’espace démocratique togolais ne se limite évidemment pas à cette seule affaire. En juin 2025, des manifestations à Lomé contre le pouvoir avaient été dispersées par les forces de sécurité, dans un climat politique marqué par les transformations institutionnelles intervenues autour de la présidence du Conseil des ministres. Dans ce contexte, chaque restriction visant les médias est scrutée avec davantage d’attention.

L’enjeu dépasse donc le sort d’une correspondante de France 24. Il concerne une question fondamentale : les journalistes peuvent-ils enquêter, vérifier et publier librement lorsqu’une information touche aux intérêts du pouvoir ou à des affaires sensibles ? La réponse ne devrait pas dépendre de la proximité politique d’un média, de son pays d’origine ou de la personnalité du journaliste. Elle devrait reposer sur des règles professionnelles claires, des garanties juridiques et un principe essentiel : une presse libre n’est pas une presse qui échappe à toute règle ; c’est une presse qui peut appliquer ces règles sans subir de pression politique.

Les questions qui attendent des réponses

C’est sur ce terrain que le Togo sera désormais observé. Jusqu’où ira la pression sur les journalistes lorsqu’ils enquêtent sur des sujets sensibles ? Et surtout, quelles garanties le pouvoir togolais entend-il offrir à ceux qui exercent le métier d’informer ? Ce sont des questions auxquelles les autorités togolaises, les régulateurs et les responsables des médias devront répondre avec des faits, des règles et de la transparence.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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