Tchad : le ministre de la sécurité s’explique devant les sénateurs sur l’insécurité

Le 1er juin 2026, le général Ali Ahmat Aghabache, ministre de la Sécurité publique et de l’Immigration du Tchad, a fait face aux interrogations pressantes des sénateurs. Convoqué pour une question orale avec débat, initiée par le sénateur M. Mbaigolmen Sébastien, le ministre a abordé la problématique persistante des violences et de l’insécurité qui touche le pays. Cette séance importante s’est déroulée sous la présidence du Dr Haroun Kabadi, président du Sénat.

Lors de son intervention, le Dr Haroun Kabadi a mis en lumière la récurrence des conflits, malgré les efforts de déploiement des forces de défense et de sécurité dans plusieurs provinces. Il a notamment cité des incidents marquants au Mayo-Kebbi Ouest, dans le Salamat en juin 2025, et au Hadjar-Lamis le 4 novembre 2025, des événements qui ont malheureusement coûté la vie à plusieurs citoyens.

Le président du Sénat a également rappelé un conflit survenu le 14 mai 2025 à Mandakao, dans la province du Logone Occidental, entre éleveurs et agriculteurs, qui avait abouti à la signature d’un accord le 5 juillet 2025.

En réponse aux préoccupations du sénateur Mbaigolmen Sébastien, le général Ali Ahmat Aghabache a apporté des éclaircissements sur les origines des conflits intercommunautaires. Il a souligné que ces tensions sont souvent liées à l’accès aux points d’eau et aux terres, ou résultent de désaccords entre agriculteurs et éleveurs. Avant d’entrer dans le vif du sujet, le ministre a exprimé sa profonde compassion envers les familles endeuillées et a sollicité un moment de recueillement en mémoire des victimes de ces violences qui ont causé des pertes humaines et des handicaps permanents ou temporaires dans diverses provinces. Il a d’ailleurs souhaité que le débat ne se limite pas au département de Dougui, dans le Logone Occidental, mais englobe également les départements de Mayo-Kebbi, Wadi, Sila, Bahr El-Ghazal, Salamat, et plus récemment le Wadi Fira. « Nous partageons la douleur des familles frappées et exprimons notre sincère soutien à toutes les victimes de ces actes de violence », a-t-il déclaré.

Le ministre a réitéré l’engagement total de son ministère à apporter des réponses claires et des solutions concrètes face aux défis sécuritaires que connaît le Tchad.

Quant à l’état général de la sécurité, le général Aghabache a affirmé qu’elle est globalement garantie sur le territoire, tout en reconnaissant l’existence de zones d’insécurité résiduelles. Il a souligné avec réalisme qu’« aucune région du monde ne peut se targuer d’une sécurité absolument parfaite ou d’une absence totale d’insécurité ».

Il a par ailleurs insisté sur le fait que ces tensions, fréquemment attisées ou instrumentalisées localement, ne peuvent être résolues par une simple présence sécuritaire. Celle-ci, bien que cruciale pour contenir la violence, doit avant tout créer un environnement propice à l’élaboration de solutions politiques et sociales durables.

Malgré la persistance de certains incidents isolés, les stratégies de prévention et de résolution des conflits intercommunautaires sont considérées comme les plus efficaces pour s’attaquer au problème à sa racine. Le ministre a synthétisé les causes de l’intensification et de la persistance des violences dans diverses provinces du Tchad :

  • Conflits liés aux ressources naturelles : Les tensions et les actes de violence connaissent un pic durant la saison des pluies dans l’est, le sud et le centre du pays. Ces incidents sont souvent provoqués par les dégâts infligés aux cultures par le bétail, dégénérant fréquemment en actes de vengeance au lieu d’être résolus de manière pacifique.
  • Rareté des terres et de l’eau : Le changement climatique et la sécheresse dans certaines régions du nord ont entraîné une diminution des pâturages, poussant les éleveurs à migrer vers le sud. Parallèlement, l’accroissement démographique et l’extension des zones cultivées exacerbent la pression sur les terres agricoles et pastorales, alimentant ainsi les conflits entre les communautés locales.
  • Absence de réglementation claire et vide juridique : Le manque de cartes précises délimitant les couloirs de transhumance, les droits fonciers et les espaces agricoles crée un flou juridique qui favorise les différends entre groupes.
  • Croissance démographique : L’augmentation de la population intensifie la demande en pâturages, en eau, en nourriture et en terres, ce qui exerce une pression supplémentaire sur des écosystèmes déjà fragiles et les communautés locales.
  • Instrumentalisation politique des appartenances tribales : Certains acteurs politiques exploitent les affiliations tribales pour mobiliser des soutiens, accroître leur influence ou obtenir des avantages personnels, ce qui aggrave les tensions et les conflits locaux.
  • Diversité ethnique et structure tribale : La société tchadienne est d’une grande complexité, avec plus de 200 groupes ethniques. La prévalence de l’appartenance tribale sur l’identité nationale a contribué à affaiblir le sentiment d’appartenance à l’État et le concept de citoyenneté.
  • Influence de la situation sécuritaire des pays voisins et des conflits régionaux : La libre circulation des armes légères à travers les frontières a facilité l’accès des communautés à des armements automatiques mortels, augmentant l’intensité des conflits traditionnels et leur coût humain.
  • Conflits liés à la propriété foncière et aux frontières historiques : Le bilan global des pertes humaines dues à ces conflits en 2025 s’est élevé à 318 décès et 315 blessés.

Les sénateurs ont ensuite interpellé le ministre sur les provinces les plus affectées par les violences, les mesures concrètes mises en œuvre pour les réduire dans certaines localités, et la question cruciale de la prolifération des armes légères. Malgré ces préoccupations, ils ont unanimement salué les efforts déployés par le ministre de la Sécurité dans la lutte contre l’insécurité au Tchad, tout en insistant sur le chemin encore à parcourir.

En réponse aux questions sur les conflits intercommunautaires, le ministre de la Sécurité a vivement encouragé les responsables locaux, les chefs traditionnels et les élus à intensifier la sensibilisation à l’importance du vivre-ensemble et de la cohésion sociale pour prévenir ces affrontements. Il a également dressé un bilan des opérations menées par la police et la gendarmerie entre 2024 et 2025, faisant état de la saisie de plus de 4 000 armes, de l’arrestation de plus de 1 300 brigands et de la confiscation d’importantes quantités de drogues.

D’autres sujets ont été abordés, notamment les enlèvements contre rançon, particulièrement prégnants dans le Mayo-Kebbi Ouest, et les enlèvements d’enfants attribués à la secte Boko Haram dans la province du Lac. La sénatrice Mariam Ahmat Djamil a également soulevé la question de la présence préoccupante d’étrangers non identifiés sur le territoire tchadien, y voyant une source potentielle d’insécurité.

Concernant la création de nouveaux commissariats comme moyen de renforcer la sécurité, le ministre a assuré que son département s’y attelle activement. Il a cité l’exemple récent d’Abéché, dans la province du Ouaddaï, où l’établissement de plusieurs commissariats et compagnies a significativement contribué à réduire l’insécurité dans cette région.