La quête d’un expert pour Radio Tchad
Lors d’une visite en France, le président Tombalbaye effectue un arrêt stratégique au Pavillon de La Muette, situé au cœur de la forêt de Saint-Germain, à Maisons-Laffitte. C’est là que se trouve la Société de Radiodiffusion d’Outre-Mer (SORAFOM), l’institution capable de l’aider dans son projet ambitieux pour le Tchad.
Sa demande est claire : « Je veux un bon journaliste pour fonder Radio Tchad. » Il y rencontre Pierre Schaeffler, l’ingénieur du son renommé pour ses innovations dans le domaine de la musique radiophonique. Sans hésitation, Schaeffler lui recommande un homme au profil exceptionnel : Pierre Mabé Gwet. Décrit comme un « grand gaillard noir, à l’élégance distinguée et venu du Cameroun », Mabé Gwet avait déjà fait ses preuves. Il avait suivi un stage d’animateur de programme au Studio-École en 1956-1957, puis un stage de perfectionnement entre 1960 et 1961, devenant un cadre respecté de la coopération française.
Pierre Mabé : architecte de l’audiovisuel tchadien
C’est à Pierre Mabé Gwet que revient la tâche colossale de transformer l’ancienne petite station radiophonique de la France-Libre de Fort-Lamy en la dynamique Radio Tchad, la déplaçant vers son site actuel à N’Djamena. Plus qu’un simple déménagement technique, il fut le mentor de la première génération de journalistes tchadiens. Véritable créateur de vocations, il a su insuffler la passion du journalisme à de nombreux jeunes talents, parmi lesquels Garambaye Adoum Saleh et le charismatique Saleh Kedzabo, qui deviendra plus tard une plume influente pour le magazine Jeune Afrique.
Le président Tombalbaye, impressionné par la finesse de son écriture, sa vaste culture générale imprégnée de la théodicée panafricaine des penseurs trinidadien et sa perspicacité sur les enjeux stratégiques géopolitiques acquise à Sciences Po à Paris, le nomma conseiller. En tant que sherpa du président, Pierre Mabé Gwet fut chargé de la rédaction de tous ses discours, notamment au moment où Tombalbaye opérait son virage panafricaniste, se positionnant comme un ardent défenseur de l’authenticité africaine.
Un héritage durable pour l’Afrique
Lorsque le coup d’État renversa le président Tombalbaye, Pierre Mabé Gwet traversa rapidement la frontière pour se réfugier à Kousséri, échappant ainsi aux violences qui coûtèrent la vie au président. Son parcours s’inscrit dans celui d’une génération exceptionnelle de pionniers, dont l’immense contribution à la diffusion des idées en Afrique reste gravée dans l’histoire.
À l’instar de Mabé Gwet, d’autres figures emblématiques ont marqué l’audiovisuel du continent. On pense au Gabonais Georges Rawiri, futur vice-président de son pays, qui fut au cœur de la création de Radio Garoua, ou encore à Pierre Mouasso Priso, fondateur de Radio Cameroun. En Côte d’Ivoire, dans le sillage de Thiam, Sylvain Zogbo, père de Yves Zogbo Junior, une personnalité majeure de l’audiovisuel ivoirien et alter ego de Consty Eka, joua un rôle central dans la fondation de la Radiotélévision Ivoirienne. À Bangui, c’est Toufic, un Afro-Libanais originaire du Togo, qui posa les premières pierres de la radiodiffusion locale. Ces hommes ont tous contribué à façonner le paysage médiatique africain post-indépendance, laissant un héritage inestimable.