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Mali : le dialogue avec les groupes armés, une nécessité croissante ?

Publié le 12 mai 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Suite aux offensives coordonnées des 25 et 26 avril qui ont frappé Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal, une question autrefois proscrite refait surface dans les discussions sécuritaires maliennes : faut-il engager des pourparlers avec les factions djihadistes ? Devant l’ampleur de cette opération conjointe menée par le Jnim (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin), affilié à Al-Qaïda, et les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), de nombreux chercheurs et analystes estiment désormais que la stratégie exclusivement militaire a atteint ses limites.

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Cette campagne s’est étendue du nord au sud du Mali avec une rapidité sans précédent. Les groupes armés ont orchestré une série d’attaques synchronisées ciblant les forces militaires et les représentations de l’autorité dans au moins six localités, atteignant même les abords de Bamako. Il est à noter que le Jnim et le FLA ont collaboré de manière aussi manifeste pour la première fois. Le FLA, créé en novembre 2024 suite à la dissolution du Cadre stratégique permanent (CSP), milite pour l’autodétermination de l’Azawad, une vaste région septentrionale du Mali.

Ces assauts ont mis en lumière la fragilité du gouvernement malien. Ni la junte dirigée par Assimi Goïta, ni ses partenaires russes d’Africa Corps, ne semblent capables de freiner l’avancée des factions armées. La possibilité de pourparlers avec le Jnim est maintenant discutée plus ouvertement, tant dans la presse régionale que dans les milieux diplomatiques, alors que Bamako subit une pression croissante et que la situation régionale s’enlise. Néanmoins, la junte refuse toujours publiquement toute discussion, déclarant exclure « tout dialogue avec les groupes armés terroristes » et s’accrochant à une stratégie purement militaire malgré l’aggravation rapide de l’insécurité.

Pourtant, depuis fin avril, la pression sur le régime ne fait qu’augmenter. Les actes de violence se multiplient dans le centre du pays. Récemment, plusieurs villages de la région de Bankass, dont Kouroude et Dougara, ont été la cible d’attaques. Des sources locales et sécuritaires rapportent un bilan combiné de 70 à 80 décès suite aux assauts de mercredi et vendredi.

Une alliance inédite, un signal d’alarme

Le Jnim reste l’acteur majeur de l’expansion djihadiste au Sahel, affectant particulièrement le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Les gouvernements militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) se trouvent dans une situation de plus en plus critique. Ayant pris le pouvoir avec la promesse de rétablir la sécurité, ils luttent pour endiguer une menace grandissante. Au Mali, les incursions se rapprochent inéluctablement de la capitale depuis près d’un an.

« À partir de juillet 2025, les djihadistes ont mené des attaques à l’ouest du Mali, sur des sites d’orpaillage et des sites industriels. Ils ont ensuite ciblé le corridor Bamako-Dakar, asphyxiant la capitale », souligne Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. « Cette fois-ci, ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’ampleur de l’opération, mais aussi le choix délibéré des cibles. Kati et Bamako sont le cœur du régime », analyse Héni Nsaibia, de l’Acled.

Le décès du ministre de la Défense, Sadio Camara, survenu à Kati, a fortement déstabilisé les autorités. Parallèlement, la perte de Kidal – une ville reconquise fin 2023 et alors saluée comme une victoire capitale – représente un échec stratégique significatif.

Le pari de l’asphyxie

Même avant cette récente offensive, des spécialistes avaient déjà noté une modification dans la tactique du Jnim. « Il y a une volonté d’instaurer un rapport de force plus puissant, non seulement par la pression sécuritaire, mais aussi pour amener les autorités maliennes à négocier », expliquait déjà Alain Antil.

Le groupe djihadiste ambitionne désormais d’étendre à l’échelle nationale les stratégies qu’il testait localement : instaurer des blocus économiques, encercler progressivement les agglomérations et exercer une pression constante sur les voies logistiques. « Le Jnim essaie de maintenir un blocus économique autour de Bamako », insiste le chercheur.

Selon Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, cette approche s’inscrit dans une vision à long terme : « Leur choix est d’affaiblir le pouvoir de l’intérieur, en favorisant une stratégie d’enlisement et en tirant parti des failles du système militaire. » Il précise en outre que « le Jnim ne pose plus l’application de la charia comme un prérequis à la paix et se déclare désormais disposé à la négociation. »

Dans ce contexte complexe, la concurrence avec l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) introduit une couche supplémentaire d’instabilité, chaque entité s’efforçant d’accroître son contrôle territorial et sa sphère d’influence.

Une option taboue qui s’impose

Officiellement, les gouvernements du Sahel rejettent catégoriquement l’idée de pourparlers. « Pour les leaders de l’AES, la négociation politique n’est pas à l’ordre du jour. Le discours demeure belliqueux, la solution militaire étant présentée comme l’unique voie », constate Alain Antil.

Cependant, la situation sur le terrain est bien plus nuancée. Les abus perpétrés par les forces étatiques et leurs partenaires ont gravement érodé la confiance des citoyens. D’après la GI-TOC, environ 1 500 civils ont péri au Mali entre janvier 2024 et mars 2025, victimes des forces gouvernementales et de leurs alliés russes, un chiffre près de cinq fois supérieur à celui imputé au Jnim. Cette brutalité nourrit le ressentiment et facilite le recrutement par les groupes djihadistes.

Les États doivent se résoudre à un compromis des braves.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel

Devant cette impasse, un nombre croissant d’experts préconisent une réorientation stratégique. « L’approche purement militaire est une impasse face au phénomène djihadiste au Sahel. Elle doit être associée à des négociations politiques », estime Alain Antil, de l’Ifri. Certaines exigences formulées par les groupes djihadistes – telles que la lutte contre la corruption, la quête de justice ou l’accès aux ressources – pourraient servir de point de départ pour des discussions, sans ignorer pour autant la violence qu’ils exercent.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa pousse la réflexion plus loin : « Les États doivent accepter un compromis courageux. L’objectif serait d’intégrer les djihadistes dans le processus politique afin de mettre en lumière leurs propres contraintes. » Il établit néanmoins des limites claires : « Les principes d’égalité entre les sexes et la laïcité de l’État ne sont pas négociables. »

À mesure que les assauts djihadistes s’intensifient, l’idée de négocier, autrefois impensable, se transforme en une réelle option politique. Pour de nombreux observateurs au Mali, la véritable interrogation n’est plus de savoir s’il faut engager le dialogue, mais plutôt combien de temps Bamako pourra encore s’y opposer.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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