Crise au Mali : l’offensive djihadiste et rebelle menace la stabilité régionale
Une attaque coordonnée qui redessine le paysage sécuritaire malien
Le 25 avril 2026 restera comme une date charnière dans l’histoire récente du Mali. Ce jour-là, une offensive simultanée menée par le JNIM (Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin) et le FLA (Front de libération de l’Azawad) a frappé Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré. Cette coordination sans précédent depuis 2012 révèle l’épuisement d’un modèle sécuritaire dépendant de soutiens extérieurs, tandis que la reprise de Kidal par les groupes armés fragilise la légitimité de la junte et expose les limites du partenariat avec la Russie. Si une prise militaire de Bamako reste improbable à court terme, le JNIM mène une guerre d’usure qui pourrait déstabiliser l’ensemble du Sahel et des pays côtiers du golfe de Guinée.

Une escalade depuis 2020 : quand la junte a changé la donne
L’arrivée au pouvoir de la junte en août 2020 a coïncidé avec une dégradation continue de la situation sécuritaire. Initialement cantonné aux zones rurales du nord, le JNIM a progressivement étendu ses opérations vers l’ouest et le sud du pays, des régions autrefois relativement préservées. Son influence s’étend désormais au-delà des frontières maliennes, atteignant des pays comme le Togo, le Bénin et le Nigeria. Le nombre d’attaques contre les Forces armées maliennes (FAMA), soutenues par le groupe russe Africa Corps, a explosé ces dernières années. En juillet 2024, une coalition réunissant le JNIM et le CSD-DPA a infligé un revers significatif aux FAMA, marquant un tournant dans le conflit.
Depuis septembre 2025, le JNIM applique une stratégie d’étranglement économique de Bamako, capitale de 3,2 millions d’habitants. En perturbant les axes logistiques et en ciblant les convois de carburant, le groupe vise à éroder la légitimité du pouvoir en place. Les hausses de prix et les pénuries qui en découlent affaiblissent la crédibilité de la junte, tandis que le JNIM se positionne comme une alternative crédible, notamment dans les zones rurales où l’État est absent. Dans les territoires sous son contrôle, le groupe a mis en place une administration parallèle basée sur la justice islamique, la taxation et la régulation des échanges, renforçant ainsi son image d’autorité alternative.
Bien qu’une prise militaire de Bamako paraisse peu probable à court terme, le JNIM multiplie les attaques contre des cibles stratégiques, comme l’aéroport international Modibo Keita, base des éléments d’Africa Corps. Les zones rurales, où la présence étatique est quasi inexistante, restent des espaces propices à l’enracinement du groupe. La stratégie du JNIM repose sur une guerre d’usure, principalement psychologique, visant à saper la résilience de la junte et de ses alliés.
Kidal : un revers stratégique qui ébranle le récit de la junte
Les attaques du 25 avril ont illustré la montée en puissance des groupes armés. À Kati, cœur du pouvoir militaire malien, le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué. À Bamako, l’aéroport Modibo Keita a été frappé. À Kidal, le JNIM et le FLA ont repris le contrôle de la ville, perdue par les FAMA en 2023 lors d’une opération présentée comme une victoire historique. Ce revers, le premier du genre depuis 2013, a contraint les éléments d’Africa Corps à se retirer de Kidal comme de Gao. La question se pose désormais : les FAMA parviendront-elles à reprendre la ville dans les semaines à venir ?
La reprise de Kidal rappelle les dynamiques de 2012, lorsque les rebelles touaregs et les groupes djihadistes avaient temporairement collaboré avant de diverger en raison de divergences idéologiques. Le JNIM prône l’instauration de la charia, tandis que le FLA défend un agenda autonomiste centré sur l’Azawad. Pourtant, la désignation d’un ennemi commun – la junte et son partenaire russe – a favorisé une convergence tactique entre les deux groupes. Des signaux de rapprochement circulaient dès mars 2025, et selon l’expert Wassim Nasr, des négociations auraient eu lieu dès décembre 2024 pour coordonner leurs efforts. Reste à savoir si cette alliance, fondée sur l’opportunisme, est durable.
Ces attaques surviennent alors qu’une trêve était censée être signée fin mars 2026 entre le JNIM et le gouvernement malien, prévoyant la libération de « djihadistes » en échange de la levée du blocus de carburant vers Bamako. Le Mali a démenti avoir libéré 200 « djihadistes », et l’accord, s’il a existé, n’a pas suffi à stopper l’offensive du JNIM. Le 28 avril, le JNIM a annoncé le début d’un « siège total » de Bamako, exigeant le départ définitif des Russes du territoire. Le lendemain, son porte-parole Mohamed Ramadane a déclaré que le régime allait tomber et que le groupe entendait « libérer » Gao, Tombouctou et Ménaka. Une rhétorique maximaliste qui ne laisse présager aucune volonté de négociation à court terme.
La junte subit un double choc : politique et militaire. La mort du ministre de la Défense n’est pas un détail anodin, mais le retrait d’Africa Corps de Kidal porte un coup dur à son récit de légitimité. Depuis 2021, la junte a en effet présenté son partenariat avec la Russie comme la solution miracle à l’insécurité, une alternative plus efficace que la présence française. La chute de Kidal, symbole de cette stratégie, fragilise ce narratif et expose les limites du modèle sécuritaire russe au Mali. Africa Corps a échoué à protéger les territoires, mais a réussi à sécuriser le pouvoir en place, notamment en protégeant Assimi Goïta. Ce revers affaiblit sa position sans pour autant signer son retrait définitif du pays ou de la région.
Un modèle sécuritaire russe en question
Si le JNIM ne cherche pas nécessairement à provoquer l’effondrement immédiat du régime, une junte affaiblie mais encore en place lui sert d’adversaire utile pour renforcer sa légitimité auprès des populations. Un vide politique pourrait en revanche favoriser le retour d’acteurs internationaux que le groupe cherche à exclure. Une confrontation directe avec la Russie serait particulièrement coûteuse, car Moscou conserve une supériorité militaire et pourrait envoyer des renforts si nécessaire. Bien que les Russes ne disposent pas de la supériorité aérienne qu’avaient les forces françaises lors de l’opération Barkhane, Vladimir Poutine pourrait décider d’intensifier son engagement pour sauver la mise.
Un désengagement russe semble peu probable. Moscou a réaffirmé son soutien à Bamako dans les jours suivant les attaques, et l’ambassadeur russe a été reçu par Assimi Goïta. Sur les canaux Telegram d’Africa Corps, une communication offensive a été déployée pour tenter de reprendre le contrôle du récit, en multipliant les images de combats. Se retirer du Mali, vitrine du modèle sécuritaire russe en Afrique via Wagner puis Africa Corps, serait un aveu de défaite pour la Russie. Le Kremlin va donc chercher à préserver sa crédibilité, quitte à renforcer son engagement militaire et politique.
La junte bénéficie également du soutien de la Turquie, via la société SADAT, présente au Mali depuis 2024. Ankara joue un double rôle : protéger la junte et former les forces spéciales. Ce dispositif a probablement contribué à la sécurisation du chef de l’État lors des attaques du 25 avril. À mesure que la situation se dégrade, la Turquie pourrait être amenée à jouer un rôle croissant dans la protection du régime. Le 1er mai, le porte-parole du FLA, Mohamed Ramadane, a appelé Ankara à « réévaluer la nature de son engagement aux côtés de la junte au pouvoir à Bamako, afin de jouer un rôle positif au Mali ».
L’Alliance des États du Sahel face à ses propres limites
L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en septembre 2023, a adopté une posture discrète face à la crise malienne. Un communiqué a été publié le 27 avril pour condamner les attaques, mais ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont intervenu militairement. Pourtant, la Charte du Liptako-Gourma, fondement de l’alliance, prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas d’atteinte à la souveraineté ou à l’intégrité territoriale de l’un de ses membres. L’article 6 stipule notamment :
« Toute atteinte à la souveraineté et à l’intégrité du territoire d’une ou plusieurs Parties contractantes sera considérée comme une agression contre les autres Parties et engagera un devoir d’assistance et de secours de toutes les Parties, de manière individuelle ou collective, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité au sein de l’espace couvert par l’Alliance. »
Lors de la réunion des chefs d’état-major des 16 et 17 avril 2026, les trois pays avaient annoncé leur intention de porter leur force unifiée à 15 000 soldats, contre 5 000 initialement prévus. Confrontés à la même menace djihadiste sur leur territoire, le Niger et le Burkina Faso n’ont cependant pas jugé opportun de disperser leurs forces. Cette prudence s’explique par les défis internes et la nécessité de sécuriser leurs propres frontières.
Plus au nord, la situation pourrait profiter à l’Algérie. Le déplacement du centre de gravité des attaques vers le centre et le sud du Mali éloigne la menace des frontières algériennes, historiquement exposées. Alger déploie depuis plusieurs mois une stratégie de réengagement sahélien, comme en témoignent la visite d’État du président Tiani au Niger en février 2026, le projet de gazoduc transsaharien traversant le Niger, ou encore l’annonce d’un programme de 50 milliards de francs CFA pour moderniser les infrastructures du Burkina Faso. L’Algérie considère son influence au Sahel comme le prolongement naturel de sa sphère d’influence régionale. Son rival historique, le Maroc, avance ses propres pions avec l’Initiative Atlantique, lancée en 2023, qui vise à offrir aux pays sahéliens enclavés un accès à l’océan Atlantique via la Mauritanie.
La configuration actuelle offre à l’Algérie un canal privilégié de négociation avec le FLA, dont elle est historiquement proche. Sous son égide avait été négocié l’Accord d’Alger de 2015, aujourd’hui largement caduc mais qui conserve une valeur symbolique. Si Alger refuse le dialogue avec le JNIM, son accès au FLA pourrait faciliter une médiation entre les rebelles touaregs et Bamako. C’est précisément en tant que médiateur qu’Alger pourrait jouer un rôle structurant et se repositionner au Sahel.
Ces attaques surviennent également au moment où Washington tente de renouer avec Bamako. En février 2026, Nick Checker, responsable du Bureau des Affaires africaines au Département d’État, s’était rendu au Mali pour « exprimer le respect des États-Unis pour la souveraineté du Mali ». Ce rapprochement s’inscrit dans la nouvelle approche de l’administration Trump vis-à-vis des juntes de l’AES pour contrer l’influence russe. Les attaques du 25 avril fragilisent encore davantage un interlocuteur avec lequel les États-Unis cherchent à dialoguer.
Une contagion régionale en ordre dispersé
Les attaques du 25 avril marquent l’entrée dans une nouvelle phase, plus coordonnée, plus diffuse géographiquement, et désormais collaborative entre deux acteurs aux agendas distincts. Cependant, le risque de contagion régionale ne se traduit pas de manière homogène et nécessite d’analyser les logiques propres à chaque acteur.
Le FLA, porté par un agenda nationaliste centré sur l’Azawad, n’a ni la vocation ni l’intérêt d’opérer au-delà du nord du Mali. Sa logique est territoriale et identitaire, non transnationale. Il ne constitue pas un vecteur de déstabilisation pour le Burkina Faso, le Niger ou les États côtiers.
Le JNIM, en revanche, dispose d’une capacité de projection régionale déjà démontrée. Il opère au Burkina Faso et au Niger, et étend sa pression vers le golfe de Guinée. Un affaiblissement durable des FAMA, ou plus encore un effondrement de la junte, lui offrirait un sanctuaire élargi pour intensifier ses opérations. Le Burkina Faso et le Niger, dont la survie politique est en partie liée à celle de Bamako, seraient les premiers exposés à ces évolutions. La divergence d’agendas entre le JNIM et le FLA soulève la question de la durabilité de leur coalition, fondée sur un adversaire commun plutôt que sur un projet politique partagé. Cette alliance pourrait se fissurer dès que la question de l’après-guerre se posera, et le contrôle de Kidal constituera un premier test révélateur.
Plus à l’ouest, le Sénégal et la Mauritanie, jusqu’ici relativement épargnés, ne sont pas à l’abri. Ils constituent les principales voies d’accès au carburant et aux marchandises pour un Mali enclavé, des axes que le JNIM cible déjà activement dans la région de Kayes. Le groupe ne représente pas une menace existentielle immédiate pour ces pays, mais la trajectoire est préoccupante. Plusieurs attaques pourraient survenir aux frontières, exposant davantage ces économies aux basculements sécuritaires du Mali.
Dans le golfe de Guinée, la menace qui pèse sur le Bénin et le Togo obéit à une logique différente. Ces pays ne sont pas directement menacés par la situation malienne, mais par ce qu’elle pourrait provoquer en aval. C’est l’instabilité du Burkina Faso, pays frontalier, qui constitue le principal vecteur de contagion vers les États côtiers. Une dégradation supplémentaire au Burkina Faso, rendue plus probable par un effondrement à Bamako, serait pour eux le scénario le plus immédiatement menaçant.
La menace ne vient pas uniquement de l’extérieur. Un coup d’État interne au Mali n’est pas à exclure. La junte a durci sa répression intérieure, au risque d’accélérer sa propre fragilisation. Comme le souligne Wassim Nasr, cette radicalisation du régime pourrait conforter des opposants dans l’idée que la seule façon de se débarrasser de la junte passe par un renversement interne. Un tel scénario offrirait au JNIM une fenêtre d’opportunité supplémentaire pour consolider ses gains. En définitive, ces attaques révèlent les fragilités accumulées d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenaires extérieurs aux résultats contestés, et d’un État malien dont la légitimité s’érode à mesure que sa capacité à protéger les populations diminue.