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Dakar et Lomé : deux approches opposées de l’état de droit

Publié le 10 juillet 202625 septembre 2026 ParZara Hassane

La confrontation entre Dakar et Lomé révèle deux philosophies radicalement distinctes en matière d’État de droit. Ces deux capitales d’Afrique de l’Ouest illustrent, à travers leurs dernières décisions constitutionnelles, des visions diamétralement opposées quant au rôle des institutions judiciaires et au respect des textes fondamentaux.

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Le Sénégal, bastion d’un contrôle constitutionnel indépendant

Au Sénégal, le Conseil constitutionnel a récemment rappelé une évidence souvent oubliée : aucune majorité, aussi triomphante soit-elle, ne peut s’affranchir des limites imposées par la Constitution. Les magistrats dakarois ont ainsi bloqué un projet de révision constitutionnelle porté par le gouvernement d’Ousmane Sonko et soutenu par la majorité parlementaire. Cette décision, saluée par une partie de la classe politique et juridique, rappelle que la légitimité électorale ne saurait primer sur le respect des fondements juridiques du pays.

Cette fermeté institutionnelle n’est pas anodine. Elle illustre la capacité d’une juridiction à jouer pleinement son rôle de contre-pouvoir, même face à une volonté politique dominante. En censurant une réforme constitutionnelle, le Conseil constitutionnel sénégalais a envoyé un message clair : l’État de droit ne se négocie pas, il s’applique. Une telle posture renforce non seulement la crédibilité des institutions, mais aussi la confiance des citoyens dans le système judiciaire.

Le Togo, où la Cour constitutionnelle questionne son indépendance

À Lomé, la situation prend une tout autre tournure. La Cour constitutionnelle togolaise a validé une refonte majeure de la Loi fondamentale, malgré les contestations massives émanant de l’opposition, de la société civile et de nombreux juristes. Pour ses détracteurs, cette réforme, perçue comme imposée par des logiques politiques plutôt que par un débat national inclusif, fragilise la légitimité même de la Constitution.

Le problème ne réside pas uniquement dans les modifications apportées, mais dans la méthode. Une Constitution doit incarner un contrat social, un socle partagé par l’ensemble des acteurs. Lorsqu’elle est perçue comme le produit d’un rapport de force, son autorité morale s’érode rapidement. Les citoyens, privés de mécanismes de recours efficaces, peuvent alors se tourner vers des instances régionales, comme la Cour de justice de la CEDEAO, pour défendre leurs droits et libertés.

L’indépendance judiciaire, clé de voûte d’une démocratie solide

L’expérience sénégalaise démontre que l’indépendance du pouvoir judiciaire constitue l’un des meilleurs remparts contre les crises politiques. En imposant des limites au pouvoir exécutif, une juridiction constitutionnelle protège non seulement les principes juridiques, mais aussi la stabilité des institutions. Elle évite que les tensions politiques ne dégénèrent en conflits institutionnels ou en crises de légitimité.

Cette fermeté a un impact direct sur la confiance des citoyens. Lorsqu’une cour constitutionnelle peut censurer une décision gouvernementale sans subir de pressions, elle envoie un signal fort : les règles du jeu démocratique s’appliquent à tous, sans exception. Cette prévisibilité juridique est un facteur essentiel de stabilité politique, de sécurité pour les investisseurs et de crédibilité sur la scène internationale.

À l’inverse, une Cour constitutionnelle perçue comme alignée sur les choix du pouvoir perd progressivement son autorité. Les citoyens peuvent alors considérer que les recours internes sont inefficaces, ce qui favorise la défiance envers les institutions et pousse les acteurs politiques à contourner les mécanismes nationaux au profit de juridictions régionales ou internationales.

Les dangers d’une Constitution instrumentalisées

Au-delà du débat juridique, la manière dont une Constitution est révisée détermine la qualité future d’une démocratie. Dans les systèmes politiques stables, les réformes constitutionnelles sont précédées de consultations larges, de débats contradictoires et d’une recherche de consensus. Cette prudence s’explique par le fait que la Constitution ne régit pas seulement le présent ; elle fixe les règles qui encadreront les alternances futures.

Lorsque les révisions constitutionnelles sont perçues comme répondant à des objectifs politiques immédiats, elles créent un précédent dangereux. Chaque nouvelle majorité peut être tentée de modifier les règles institutionnelles à son avantage, alimentant une instabilité chronique et une personnalisation du pouvoir. Une Constitution ainsi conçue perd son rôle d’arbitre neutre et devient un objet de conflit permanent.

Des leçons à tirer pour l’avenir

Pour accompagner sa transition vers un régime parlementaire, les autorités togolaises ont multiplié les missions d’étude à l’étranger, notamment en Inde, afin d’observer d’autres modèles institutionnels. Si cette ouverture comparative peut s’avérer utile, elle ne saurait remplacer l’analyse des expériences africaines confrontées à des réalités politiques, sociales et historiques comparables.

Le continent regorge d’exemples démontrant que la consolidation démocratique repose moins sur l’importation de modèles étrangers que sur le respect effectif des principes constitutionnels. À cet égard, le Sénégal offre une démonstration concrète : une institution gagne sa crédibilité non par des discours, mais par sa capacité à exercer un contrôle effectif, même lorsque celui-ci contrarie le pouvoir en place.

Cette différence n’est pas symbolique. Elle influence directement la qualité de la gouvernance, la confiance des citoyens, l’image internationale du pays et son attractivité économique. Les investisseurs, les partenaires techniques et financiers ainsi que les organisations internationales observent avec attention la solidité des institutions et la prévisibilité du cadre juridique. Un État dont les règles apparaissent stables et respectées inspire davantage confiance qu’un système où les institutions semblent évoluer au gré des intérêts politiques du moment.

Au fond, la véritable fracture entre Dakar et Lomé ne se situe pas dans le texte des constitutions, mais dans la conception même du rôle des institutions. À Dakar, la Constitution est un rempart contre l’arbitraire. À Lomé, elle risque de devenir un outil au service des priorités du moment. Or, une démocratie solide ne se mesure pas au nombre de réformes constitutionnelles qu’elle adopte, mais à sa capacité à protéger durablement les citoyens contre les excès de tous les pouvoirs, quels qu’ils soient.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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