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Stratégie américaine au Sahel : le Maroc, acteur clé d’une influence indirecte

Publié le 13 février 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

La stratégie américaine dans le Sahel s’adapte avec pragmatisme aux bouleversements géopolitiques en cours. Alors que les puissances européennes réduisent progressivement leur présence au Mali, au Burkina Faso et au Niger, et que la Russie renforce son emprise via des acteurs paraétatiques, Washington semble opter pour une approche plus discrète mais tout aussi déterminée. Selon Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), cette évolution ne traduit pas un retour en force des États-Unis, mais plutôt une confirmation de leur ancrage constant dans la région, dans l’attente des opportunités stratégiques.

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«Ce n’est pas un retour en force, c’est plutôt la confirmation qu’ils n’ont jamais été très loin et qu’ils attendaient de voir le délitement des autres pour pouvoir se positionner», analyse-t-il. Cette posture reflète une tradition américaine de pragmatisme, où les idéologies passent après les intérêts sécuritaires et économiques.

une stratégie fondée sur le dialogue et la sous-traitance sécuritaire

Les États-Unis privilégient désormais un dialogue structuré avec les gouvernements locaux, indépendamment de leur mode d’accession au pouvoir. «Les Américains négocient avec des interlocuteurs dont ils ne partagent pas forcément les positions», souligne Emmanuel Dupuy. Cette méthode contraste avec celle des Européens, qui refusent de reconnaître les juntes militaires au pouvoir dans plusieurs pays du Sahel.

La sous-traitance sécuritaire constitue le cœur de cette approche. Plutôt que d’envoyer des troupes régulières, Washington mise sur des sociétés militaires privées (SMP) ou des Entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) pour agir en coulisses. «Ce sont des sociétés comme Blackwater qui interviendront, pas directement les forces armées américaines», précise-t-il. Cette stratégie a déjà été testée dans d’autres régions, comme en République démocratique du Congo, où des acteurs privés américains et russes coexistent indirectement.

coexistence russo-américaine : un équilibre des pouvoirs

Contrairement à une confrontation directe, la cohabitation entre les États-Unis et la Russie au Sahel s’inscrit dans une logique d’ajustements mutuels. «Les Américains ne considèrent pas la Russie comme une menace», explique Emmanuel Dupuy. Les deux puissances exploitent les espaces laissés vacants par le retrait ou l’affaiblissement d’autres acteurs, comme les Européens ou l’ONU, dont la crédibilité est en déclin.

Plusieurs facteurs favorisent cette recomposition :

  • L’échec des groupes armés terroristes à être neutralisés par les dispositifs russes ;
  • La perte d’influence de l’ONU dans la gestion des crises régionales ;
  • L’opportunité économique offerte par les ressources naturelles (or, uranium) des pays sahéliens.

le Maroc, un partenaire stratégique pour Washington

Dans ce contexte, le Maroc s’impose comme un pivot régional pour les États-Unis. La coopération entre Rabat et Washington s’intensifie sur les plans militaire, économique et diplomatique. «Le Maroc est le partenaire idéal dont les Américains ont besoin», estime Emmanuel Dupuy. Grâce à son image positive dans la région, le Maroc peut dialoguer avec les gouvernements issus des coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso, là où les États-Unis ne peuvent pas intervenir frontalement.

Les atouts du Maroc sont multiples :

  • Une diplomatie spirituelle efficace, via l’Institut Mohammed VI de formation des imams, qui promeut un islam modéré dans toute la région ;
  • Des perspectives économiques de désenclavement, notamment à travers des corridors logistiques reliant le Burkina Faso, le Niger et le Mali à la Mauritanie ;
  • Un statut de partenaire exclusif hors OTAN depuis 2016, renforçant sa crédibilité comme interlocuteur stable.

une vision à long terme pour le Sahel

Les projets d’infrastructures structurantes, comme les corridors logistiques ou les zones économiques, s’inscrivent dans une perspective décennale. «On parle de désenclavement et d’investissements dans le sud du Maroc, mais c’est une perspective à dix ans, pas avant», précise Emmanuel Dupuy. D’ici là, d’autres leviers sont mobilisés, comme la diplomatie religieuse ou les investissements dans les secteurs bancaire, télécoms et industriel.

Cette stratégie s’inscrit dans une vision plus large de la projection africaine des États-Unis, où le Maroc joue un rôle central. «Les Américains peuvent capitaliser sur l’image positive du Maroc, tandis que les pays du Sahel trouvent dans ce partenariat une porte d’entrée vers des financements et une reconnaissance diplomatique», résume-t-il.

l’algerie face à un rapport de force défavorable

La position de l’Algérie dans cette recomposition stratégique apparaît affaiblie. Selon Emmanuel Dupuy, Alger dispose de peu de marges de manœuvre, notamment sur le dossier du Sahara. «Les Américains ont rappelé que la seule base de discussion reste le plan d’autonomie», souligne-t-il. Les initiatives algériennes visent principalement à maintenir un statu quo diplomatique ou à créer des tensions ponctuelles, sans modifier substantiellement les rapports de force.

Les projets énergétiques alternatifs n’ont pas abouti comme prévu, et les alliances régionales évoluent au détriment d’Alger. «Honnetement, je ne vois pas laquelle», répond-il lorsqu’on lui demande quelles cartes reste à jouer pour l’Algérie. La réunion de Madrid a marqué un tournant, recentrant les discussions sur des enjeux pratiques (gouvernance, développement économique, zones maritimes) plutôt que sur des débats idéologiques.

un échiquier sahélien en pleine recomposition

Le Sahel n’est plus seulement un théâtre de rivalités sécuritaires, mais un espace où s’entrelacent intérêts extractifs, sous-traitance militaire, diplomatie religieuse et corridors logistiques. Dans cet échiquier, Washington ajuste sa posture, et le Maroc s’affirme comme un acteur incontournable, au carrefour de l’Atlantique, de la Méditerranée et de l’Afrique subsaharienne.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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