Sénégal : la Turquie prend le relais de la France pour la sécurité maritime

Le Sénégal franchit un cap décisif dans la gestion de sa sécurité côtière. Après avoir acté le départ des forces françaises en 2024, Dakar se tourne vers la Turquie pour assurer une partie de la surveillance de ses eaux territoriales. Cette transition, impulsée par la présidence de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, marque une refonte des alliances stratégiques du pays et soulève une interrogation majeure : ce changement représente-t-il une avancée vers plus d’autonomie, ou simplement un changement de partenaire dominant ?

Une stratégie diplomatique en pleine mutation

Depuis l’arrivée au pouvoir du duo Pastef en avril 2024, la politique extérieure sénégalaise a connu une transformation notable. La décision de mettre un terme à la présence militaire française, effective dès l’été 2024 et finalisée en 2025, s’inscrit dans une volonté affichée de rompre avec les schémas hérités de l’époque coloniale. La présence des forces françaises au Sénégal, héritée des anciens Éléments français au Sénégal (EFS), était devenue un symbole de dépendance politique pour un gouvernement élu sur un programme axé sur la souveraineté.

Le retrait français a laissé une place à combler rapidement. La Turquie, qui renforce depuis dix ans sa présence en Afrique, s’est positionnée avec une approche méthodique. Ankara propose désormais au Sénégal un soutien dans la surveillance des côtes, un secteur crucial pour un État dont la zone économique exclusive s’étend sur environ 158 000 km² et recèle des enjeux majeurs en matière de pêche, de migration et d’exploitation pétrolière.

Pourquoi la Turquie s’impose comme partenaire clé en Afrique de l’Ouest

Le choix d’Ankara n’est pas le fruit du hasard. La Turquie a érigé son industrie de défense en outil d’influence internationale, à travers des entreprises comme Baykar, ASELSAN ou ARES Shipyard, déjà implantées au Niger, au Togo, au Nigeria et en Tunisie. Les drones Bayraktar TB2, commercialisés auprès d’une trentaine de pays, symbolisent une diplomatie industrielle mêlant transfert de technologies, formation et collaboration opérationnelle. Pour le Sénégal, l’accord avec la Turquie pourrait inclure des patrouilleurs, des systèmes de surveillance et des programmes de formation pour les marins locaux.

Cette réorientation s’inscrit dans un contexte régional où le golfe de Guinée reste une zone à haut risque, confrontée à la piraterie, à la pêche illégale et aux trafics transfrontaliers. La pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN), coûterait à l’Afrique de l’Ouest des milliards de dollars par an, selon les estimations partagées par les institutions financières. Pour le gouvernement sénégalais, sécuriser ses eaux territoriales relève donc d’une impérieuse nécessité économique autant que politique.

Autonomie renforcée ou nouvelle dépendance ?

Le débat suscité par ce partenariat dépasse la simple question de remplacer un allié par un autre. Les experts sénégalais s’interrogent sur la nature même de cette collaboration. L’acquisition de technologies turques implique des besoins logistiques, des formations spécialisées, des contrats de maintenance et, à terme, une dépendance technique difficile à réduire. L’exemple libyen, où la Turquie a consolidé son influence en échange d’un appui militaire, alimente les craintes des observateurs.

Pourtant, la diversification des partenariats reste, en théorie, un levier de souveraineté. En s’éloignant d’un partenaire historique, Dakar élargit son champ de choix et peut espérer obtenir des conditions plus avantageuses. Contrairement à la France, la Turquie n’a pas de passé colonial en Afrique et n’impose, pour l’instant, aucune condition politique explicite pour ses exportations d’armement. Cet argument pèse lourd dans la rhétorique gouvernementale actuelle.

Trois critères permettront d’évaluer l’efficacité de cette nouvelle alliance : l’efficacité opérationnelle des moyens déployés sur le littoral, le niveau d’autonomie accordé aux forces locales et la clarté des accords passés avec les industriels turcs. Sans cela, le projet souverainiste pourrait se réduire à un simple changement d’alliance. Les prochains mois, marqués par la signature probable de conventions entre Dakar et Ankara, seront déterminants pour en juger.