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Paul Atanga Nji dévoile sa théorie de l’équilibre imparfait et l’avenir politique du Cameroun

Publié le 26 juin 202625 septembre 2026 ParZara Hassane

L’ouvrage récemment publié par le ministre Paul Atanga Nji, intitulé « Comprendre le sens de mon combat permanent pour le respect de la légalité républicaine », offre une lecture multifacette de la politique camerounaise. Il peut être perçu comme une affirmation du conservatisme étatique, une vitrine de sa contribution au maintien du régime, ou encore un vibrant hommage à la sagesse du président Paul Biya.

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Toutefois, une analyse approfondie révèle une contribution significative à la science politique et à la résolution des conflits : la théorie de l’« équilibre imparfait », développée dans la postface de son œuvre.

Depuis 2016, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun sont le théâtre d’un conflit armé, alimenté par des groupes séparatistes qui aspirent à la création d’une « République d’Ambazonie ». Ces revendications s’appuient sur un discours de marginalisation systémique des populations anglophones par la majorité francophone. Paul Atanga Nji rejette fermement cette interprétation. Il avance que les avancées concrètes du régime dans ces deux régions, sa propre position au sein de l’appareil d’État, et la présence de nombreux autres leaders anglophones à des postes clés (ministres, directeurs généraux d’entreprises publiques stratégiques ou privées) constituent une preuve irréfutable contre les allégations séparatistes.

L’argumentation principale de Paul Atanga Nji repose sur une démonstration par l’exemple. En tant qu’anglophone ayant gravi les échelons jusqu’au sommet de l’État après une carrière réussie dans le secteur privé, notamment dans la banque et la finance, il incarne, avec d’autres anglophones occupant des rôles de leadership, la preuve que la marginalisation est un mythe politique. Cette approche, que l’on pourrait nommer la thèse de l’intégration réussie, s’inscrit dans une stratégie plus vaste de contre-insurrection symbolique : la présence d’anglophones aux plus hautes responsabilités et les investissements publics massifs dans les régions concernées réfutent l’idée d’une discrimination structurelle.

La postface de l’ouvrage surprend le lecteur en introduisant la « logique d’équilibre imparfait », présentée comme un principe fondamental pour la gestion des conflits, des désaccords et des négociations. Cette théorie s’inscrit dans le prolongement de la vision présidentielle sur la paix et la sécurité internationales, notamment des déclarations de Paul Biya lors de la 72e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies :

« La quête de la paix nous concerne tous. Tous les pays doivent œuvrer pour son avènement. »

« Notre bien le plus précieux c’est la paix. Sans elle, nous ne pouvons rien entreprendre de durable, d’efficace au bénéfice de nos jeunes, de nos peuples. »

Paul Atanga Nji élève cette intuition présidentielle au rang de paradigme théorique. Il part du principe que « toutes les guerres sont inutiles », en accord avec les principes humanitaires et des instances comme l’ONU. Cependant, il apporte une nuance cruciale : la distinction entre la légitime défense et la guerre pour la guerre. Il considère qu’une « guerre légitime » existe, celle menée contre le terrorisme, justifiant ainsi l’usage de la force par un gouvernement légitime.

La théorie de l’équilibre imparfait remet en question l’idéal d’un compromis parfait. Paul Atanga Nji soutient que la recherche d’un équilibre absolu, d’une justice distributive totale lors des négociations, est non seulement illusoire mais également contre-productive. Il affirme :

« Pour mettre un terme à tous ces conflits justifiés ou inutiles qui perturbent la quiétude de l’Humanité, il faut faire des négociations et surtout des compromis. Pour ce faire, il faut accepter la politique du juste milieu qui n’est pas forcément juste car il n’y a jamais de bon compromis. Le compromis n’est pas forcément la compromission, car si les belligérants prenaient le compromis pour des compromissions, les conflits armés ne prendraient jamais fin. »

L’auteur structure sa pensée autour de quatre propositions clés :

Première proposition : le juste milieu n’est pas toujours juste

« L’équilibre imparfait c’est un équilibre qui n’est pas toujours juste, mais qui permet de régler un conflit quelconque dans le sens d’équité et dans le souci d’apaisement. Dans chaque négociation, il faut retenir que le juste milieu n’est pas toujours juste, et l’équilibre tant recherché comme solution à certains conflits ou doléances n’est pas toujours équilibré. »

Cette proposition est au cœur de la théorie. Elle suggère que la capacité à atteindre un règlement (équité processuelle) est plus importante que la conformité de ce règlement à un idéal de justice (justice substantielle). L’« équilibre imparfait » est donc un équilibre pragmatique, axé sur la fonctionnalité plutôt que sur la norme.

Deuxième proposition : le compromis comme renoncement réciproque

« Le sens du compromis implique parfois de se faire violence en acceptant de perdre quelque chose de très cher pour retrouver la paix ou pour régler une équation politique, économique ou d’ordre social difficile. »

Ici, la théorie s’inscrit dans une dynamique de don et de renoncement. La négociation n’est pas un simple marchandage où chacun obtient satisfaction, mais un processus où chaque partie doit « se faire violence » pour préserver la cohésion sociale. Cette dimension sacrificielle du compromis rapproche la vision de Paul Atanga Nji des théories du contractualisme hiérarchique.

Troisième proposition : l’imperfection comme condition de la paix

« En effet, l’équilibre comporte des imperfections et il faut en tenir compte lorsqu’on est face à l’impasse dans les négociations. Dès lors qu’on accepte qu’il n’y a jamais de bon compromis, et que le compromis n’est pas forcément la compromission mais le bon sens, on arrivera toujours dans la logique du juste milieu pour mettre fin à tous ces conflits qui perturbent la quiétude de l’Humanité. »

Cette proposition opère une inversion épistémologique : l’imperfection de l’équilibre n’est pas un échec, mais sa condition même. L’attente d’un compromis idéal mène à l’impasse ; l’acceptation de l’imperfection ouvre la voie à la résolution.

Quatrième proposition : universalité de la logique

« Dans les négociations, il ne faut pas trop prendre et il ne faut pas tout donner. Il faut désormais intégrer la logique d’équilibre imparfait dans les négociations internationales à tous les niveaux de discussions, quel que soit le sujet, afin que le monde soit plus paisible, moins égoïste et moins dangereux. […] La logique d’équilibre imparfait peut désormais être perçue comme un guide de l’Humanité. C’est valable à tous les niveaux de la vie. »

Paul Atanga Nji élève ainsi sa théorie au rang de principe universel de gouvernance, applicable aussi bien aux relations internationales qu’aux interactions sociales quotidiennes.

La pertinence de cette théorie pour comprendre la crise anglophone devient évidente lorsque l’on relie les différentes facettes de la pensée de l’auteur. Selon Paul Atanga Nji, la thèse de la marginalisation anglophone découle d’une attente irréaliste d’un équilibre parfait : une égalité numérique (les deux régions anglophones ne représentent pas le quart de la population camerounaise ni une superficie justifiant une parité stricte), une parité absolue (illusoire de l’exiger sur la seule base de la langue coloniale), ou une symétrie institutionnelle entre communautés linguistiques (dangereuse pour la cohésion nationale). Un tel équilibre est non seulement impossible dans une société composite comme le Cameroun, riche de quatre aires culturelles, mais il serait également indésirable, car il figerait les identités et entraverait la décision politique, menaçant la politique d’unité nationale.

L’« équilibre imparfait » offre un cadre pour envisager une cohabitation asymétrique mais pacifiée : les anglophones n’ont pas une représentation strictement proportionnelle, mais ils occupent des postes stratégiques ; ils ne bénéficient pas d’un fédéralisme pur, mais ils participent activement à la direction de l’État. Cette équité dans l’inégalité — pour reprendre une formule consacrée — représente, selon l’auteur, le seul horizon réaliste pour le Cameroun.

La puissance heuristique de cette théorie éclaire les dynamiques réelles de la négociation politique, où les acteurs acceptent des solutions sous-optimales pour préserver l’ordre social. Elle fait écho aux travaux sur les « équilibres de Nash » imparfaits et aux analyses de Jon Elster sur la rationalité du renoncement. Elle fournit également une grille de lecture pour comprendre la stabilité relative du régime camerounais malgré les tensions structurelles : l’expertise managériale du pouvoir du président Paul Biya réside précisément dans sa capacité à gérer des équilibres imparfaits, à satisfaire partiellement sans jamais exclure totalement.

La théorie de l’« équilibre imparfait » constitue la contribution la plus originale de l’ouvrage de Paul Atanga Nji. En affirmant que « le juste milieu n’est pas toujours juste », que « l’équilibre tant recherché […] n’est pas toujours équilibré », et que la paix exige d’« accepter de perdre quelque chose de très cher », l’auteur propose un cadre de réflexion sur la négociation politique qui déplace l’attention de la justice substantielle vers la viabilité processuelle.

L’ouvrage de Paul Atanga Nji est un document politique d’une valeur inestimable pour les chercheurs en sciences politiques africaines. Il offre un aperçu privilégié du discours du pouvoir camerounais à l’ère du Renouveau national, des mécanismes de légitimation d’un régime confronté à des tensions constantes, et de la manière dont les élites anglophones intégrées naviguent entre leur double appartenance communautaire et étatique.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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