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Mausolée Thomas Sankara : le tournant qui a relégué Mariam Sankara au second plan

Publié le 16 septembre 202625 septembre 2026 ParZara Hassane

Ouagadougou a vécu, le 17 mai 2025, une séquence qui fera date dans l’histoire politique du Burkina Faso. Sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, le mausolée dédié à Thomas Sankara et à ses douze compagnons d’infortune a été inauguré avec une solennité rare. Vingt-et-un coups de canon, une architecture en forme d’œil signée Francis Kéré, des discours vibrants : tout concourait à donner à l’événement une portée continentale. Le capitaine Ibrahim Traoré avait placé la cérémonie sous son patronage, tandis que le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo la conduisait. Autour d’eux, les Premiers ministres sénégalais Ousmane Sonko et tchadien Allah-Maye Halina, des émissaires de l’Alliance des États du Sahel et une constellation de personnalités panafricaines venues de plusieurs continents. Dans ce dispositif soigneusement orchestré, un nom a toutefois brillé par son absence : celui de Mariam Sankara.

Écoutez cet articleEnviron 13 min

Une consécration internationale, une veuve invisible

C’est dans ce cadre que Nathalie Yamb, figure du militantisme panafricain contemporain, a été élevée au rang de Chevalier de l’Ordre de l’Étalon, distinction remise des mains des autorités burkinabè. L’hommage se voulait un lien direct avec l’héritage sankariste. Pourtant, ni Nathalie Yamb, ni aucun des dignitaires présents n’a prononcé le nom de la veuve du président assassiné. Pas un mot pour elle, pas un mot pour les enfants, pas un mot pour la famille. Et cette dernière, de son côté, était absente. Une absence qui rappelle celle de février 2023, lors de la réinhumation des restes.

Le contraste est d’autant plus saisissant que la cérémonie célébrait l’homme sous les projecteurs du monde entier, sans un regard pour celle qui a porté seule son nom et son combat pendant plus de trois décennies. Derrière cette omission, une interrogation plus profonde affleure : à qui appartient désormais la mémoire de Thomas Sankara ? À sa famille, qui a enduré des décennies durant le poids de son assassinat et de l’exil ? À l’État burkinabè, qui entend transformer son souvenir en patrimoine national ? Ou à une génération de militants panafricanistes qui revendiquent Sankara comme l’un des pères fondateurs de leur idéal ?

Un basculement dans le statut de Sankara

C’est précisément dans cette tension que réside le malaise. Thomas Sankara est progressivement passé du statut de victime d’un assassinat politique à celui de héros national, puis de symbole continental et panafricain. Le mausolée inauguré en 2025 est officiellement présenté comme un instrument destiné à « sauvegarder, préserver et promouvoir » son héritage politique. Mais cette institutionnalisation de la mémoire soulève une question incontournable : peut-on sanctuariser la mémoire d’un homme tout en marginalisant la parole de ceux qui ont vécu intimement sa disparition ?

De l’exil sous Compaoré à la reconnaissance inachevée

Sous Blaise Compaoré, l’homme qui a pris le pouvoir après l’assassinat du 15 octobre 1987, Mariam Sankara a été contrainte à l’exil. Elle a vécu plus de vingt ans à Montpellier. Son statut de veuve d’ancien président n’a jamais été reconnu. Parler de Sankara relevait alors de l’acte de résistance. Tout a été mis en œuvre pour effacer son image et celle de son mari. Ce n’est qu’après la chute de Compaoré en 2014 qu’elle a pu rentrer, et que le procès des assassins présumés a enfin pu s’ouvrir en 2021.

Pendant ces longues années, Mariam Sankara n’a pourtant pas cessé de porter la mémoire de son mari. Elle n’était pas une simple spectatrice de l’histoire sankariste. Elle en était l’une des rares survivantes directement liées à l’homme, à sa famille et à son parcours. Son combat s’est également inscrit dans la recherche de vérité et de justice autour de l’assassinat du 15 octobre 1987.

C’est ce qui rend la situation actuelle particulièrement paradoxale. Pendant des décennies, la mémoire de Sankara a été combattue ou étouffée. Aujourd’hui, elle est partout : dans les discours officiels, les cérémonies, les monuments, les rues, les références panafricaines et les initiatives institutionnelles. Le nom de Sankara est devenu politiquement et symboliquement incontournable. Mais au moment où cette mémoire devient enfin officielle, la voix de celle qui l’a défendue lorsque cela comportait un risque personnel considérable semble reléguée au second plan.

Des récupérations successives

Sous Roch Marc Christian Kaboré, la réhabilitation officielle de Sankara s’est accélérée. Le projet de mémorial a été lancé. Mais dans un contexte où le pouvoir cherchait aussi à séduire l’électorat nostalgique de Compaoré, allant jusqu’à évoquer un possible retour de l’ancien président, Sankara devenait un symbole maniable, utile selon les besoins de la conjoncture.

Le projet du Mémorial ne naît d’ailleurs pas avec Ibrahim Traoré. Le Comité international du Mémorial Thomas Sankara rappelle que le projet avait été officiellement lancé dès le 2 octobre 2016. Il a donc traversé plusieurs séquences politiques avant d’aboutir au mausolée inauguré en 2025. Cette précision est importante : l’histoire du mémorial ne peut pas être entièrement réécrite comme une œuvre née avec le régime actuel. Elle est le résultat d’un processus beaucoup plus long, porté à la fois par des acteurs de la société civile et par différents gouvernements.

Sous Ibrahim Traoré, le mémorial est devenu mausolée. La récupération de la figure sankariste s’est transformée en doctrine d’État. Le nom de Sankara a servi à légitimer un pouvoir issu d’un coup de force, avant d’être progressivement mis à distance une fois le pouvoir consolidé. Le glissement est visible : d’abord se réclamer de Sankara, puis demander qu’on arrête de le comparer à lui.

Il faut surtout observer la transformation du vocabulaire. Sankara n’est plus seulement présenté comme un ancien président assassiné ou comme le père de la révolution de 1983. Il est devenu une référence officielle, un héros national, un élément central du récit politique et historique du Burkina contemporain. Le mausolée lui-même est présenté par ses promoteurs comme un instrument de sauvegarde et de promotion de son héritage politique. Autrement dit, la mémoire n’est plus seulement conservée : elle est organisée, scénarisée et institutionnalisée.

Et c’est là que surgit une autre question : quand un État s’approprie officiellement la mémoire d’un ancien dirigeant, que devient le droit moral de sa famille à contester la manière dont cette mémoire est organisée ?

Trois régimes, une même marginalisation

Trois régimes. Trois usages différents d’un même homme mort. Et dans les trois cas, la même femme – celle qui l’a le plus intimement connu et perdu – est restée à la marge. Muselée sous Compaoré. Instrumentalisée sous Kaboré. Contournée sous Traoré.

La famille Sankara n’a jamais validé la mise en scène de 2023, ni celle de 2025. Dès février 2023, elle avait déclaré se sentir « écrasée par la force de la puissance publique ». Elle avait refusé que les restes de Thomas Sankara soient inhumés sur le lieu même de son assassinat, estimant que cet endroit, trop chargé, ne pouvait être un lieu d’apaisement. Elle avait demandé un espace qui rassemble plutôt qu’il ne divise. L’État a passé outre.

La position de la famille n’était donc pas une opposition de circonstance. Dans sa déclaration du 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils et les frères et sœurs de Thomas Sankara avaient proposé plusieurs alternatives : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié ou le Jardin Yennenga. Ils demandaient surtout que le lieu du meurtre puisse rester un espace historique préservé et non devenir nécessairement le lieu de sépulture. La famille expliquait alors que ses différentes tentatives pour parvenir à un compromis étaient restées sans réponse et demandait au président de la Transition de suspendre la décision.

Malgré cette opposition, la réinhumation a eu lieu le 23 février 2023 sur le site du Mémorial. La presse burkinabè avait alors relevé l’absence de Mariam Sankara à la cérémonie. Ce détail est loin d’être anodin. Il crée une fracture symbolique qui demeure encore aujourd’hui : l’État organise la mémoire publique de Thomas Sankara, tandis que sa famille conteste une partie des modalités selon lesquelles cette mémoire est mise en scène.

Qu’on veuille se servir de Sankara pour asseoir une légitimité, ou qu’on veuille l’étouffer pour effacer un contre-modèle gênant, le résultat pour sa famille a toujours été le même. Elle est écartée des décisions qui la concernent le plus directement, pendant que l’on fétichise la figure du mari mort.

Un paradoxe au nom du panafricanisme

Il y a là une ironie historique difficile à ignorer. Thomas Sankara avait construit une partie de son discours politique autour de la souveraineté, de la dignité et du refus des rapports de domination. Or, sur la question de sa propre mémoire, la famille dit avoir été confrontée à une décision de la puissance publique qu’elle n’avait pas souhaitée.

Le paradoxe est encore plus saisissant lorsque cette mémoire est désormais mobilisée au nom du panafricanisme. Des responsables politiques, des militants, des intellectuels et des personnalités venues de plusieurs pays revendiquent l’héritage de Sankara. Mais la question demeure : peut-on se réclamer de son héritage sans entendre la voix de sa veuve et de ses enfants lorsqu’ils contestent la manière dont cet héritage est institutionnalisé ?

Le panafricanisme ne devrait pourtant pas être seulement une succession de discours, de symboles et de cérémonies. Il devrait aussi interroger la manière dont les individus, les familles et les communautés concernées sont associés aux décisions prises au nom de leur mémoire. Car le risque, à force de transformer Sankara en icône continentale, est de faire disparaître l’homme réel derrière le personnage historique. L’époux disparaît derrière le révolutionnaire. Le père disparaît derrière le héros national. L’homme assassiné disparaît derrière le symbole panafricain. Et avec lui disparaît progressivement celle qui fut sa compagne, la mère de ses enfants et l’une des principales gardiennes de sa mémoire pendant les années où son nom était encore politiquement dangereux.

Sankara sert, tant qu’il est utile. Sa famille, elle, continue d’en payer le prix.

La question n’est donc plus seulement de savoir comment le Burkina Faso honore Thomas Sankara. Elle est de savoir si, en transformant Sankara en patrimoine d’État et en icône panafricaine, le pays accepte encore d’entendre ceux qui ont vécu son histoire avant qu’elle ne devienne un récit officiel. Car une mémoire véritablement apaisée ne se mesure pas au nombre de monuments construits, aux coups de canon tirés ou à la liste des personnalités présentes à une cérémonie. Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à écouter ceux dont la douleur précède les cérémonies. Et, sur ce terrain, le dossier Sankara reste loin d’être refermé.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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