Le Burkina Faso face à ses contradictions : Ibrahim traoré, les Peuls et l’idéal panafricaniste
Depuis son accession au pouvoir lors du coup d’État de septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré s’est imposé comme une figure emblématique sur le continent africain. Sa rhétorique anti-impérialiste, son ferme positionnement contre la présence militaire française et ses références régulières à l’héritage de Thomas Sankara ont résonné bien au-delà des frontières du Burkina Faso, lui conférant une popularité significative sur les réseaux sociaux, de Dakar à Lagos. Cependant, cette image de leader souverainiste est mise à l’épreuve par des rapports émanant d’organisations internationales de défense des droits humains. Ces dernières documentent une augmentation des massacres ethniques perpétrés par des milices pro-gouvernementales contre la communauté peule, l’un des peuples les plus anciens et les plus répandus d’Afrique. Cette divergence flagrante entre le discours et la réalité soulève une question cruciale : la prétention panafricaniste du régime est-elle compatible avec de telles violences internes ?
Des violences ethniques alarmantes documentées au Burkina Faso
Les 10 et 11 mars 2025, la région de la Boucle du Mouhoun, notamment la ville de Solenzo et ses environs, a été le théâtre d’atrocités. Des miliciens des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), une force paramilitaire mise en place par le gouvernement du capitaine Traoré, ont exécuté un nombre considérable de civils appartenant à la communauté peule. Human Rights Watch a analysé onze vidéos diffusées en ligne, révélant des dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants morts ou agonisants, certains ligotés. Sur ces images, des hommes en uniformes de milices locales sont clairement identifiables. Une séquence vidéo particulièrement glaçante montre une voix s’adressant à une femme peule : « Vous, les Peuls, vous croyez pouvoir prendre le contrôle du Burkina Faso ? Jamais ! Il ne vous reste qu’à disparaître d’ici. » Ces propos attestent de la dimension ethnique explicite de ces violences.
L’incident de Solenzo n’est malheureusement pas un cas isolé. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré, les agressions contre les populations peules se sont intensifiées, principalement en raison de l’engagement accru des VDP. Les opérations de contre-insurrection menées contre les groupes armés islamistes ont eu pour effet de brouiller les distinctions entre combattants et civils peuls, entraînant des abus généralisés. Un éleveur de 60 ans, rescapé de l’attaque du 11 mars dans la Boucle du Mouhoun, témoigne sans ambiguïté : « Depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré… avec le recrutement massif de VDP, tout a changé. »
Le bilan humain est lourd. L’organisation ACLED rapporte qu’entre janvier et juillet 2024, l’armée burkinabè et les VDP ont causé la mort d’au moins un millier de civils et procédé à des disparitions forcées dans le cadre d’opérations antiterroristes. Plus tôt, le 25 février de la même année, l’armée avait sommairement exécuté au moins 223 civils, dont 56 enfants, dans les villages de Nondin et Soro, situés dans la région du Nord. Selon Human Rights Watch, ces tueries portent les marques de crimes contre l’humanité.
La réaction du pouvoir aux révélations sur les massacres de Solenzo fut tout aussi édifiante. Le 22 mars 2025, Ibrahim Traoré a qualifié les publications de la presse internationale de « médias impérialistes mensongers » cherchant à « diviser les Burkinabè ». Il a ensuite menacé de « s’aligner » et d’« allumer comme les autres » ceux qui se laisseraient « manipuler ». Ces menaces n’ont pas tardé à se concrétiser : cinq membres d’une ONG ayant dénoncé ces massacres ont été enlevés à Ouagadougou par des agents des services de sécurité. Il apparaît que le ciblage ethnique n’était pas une dérive, mais une action préméditée et organisée.
L’idéal panafricaniste des pères fondateurs : une vision d’unité et de justice
Pour apprécier l’écart entre les déclarations d’Ibrahim Traoré et ses actions, il est essentiel de se référer aux principes fondamentaux du panafricanisme authentique. Ce mouvement, dont les racines remontent au début du XXe siècle avec des figures comme W.E.B. Du Bois et Marcus Garvey, et qui a été façonné sur le continent par des leaders tels que Kwame Nkrumah, Sékou Touré, Julius Nyerere et Thomas Sankara, repose sur des piliers philosophiques clairs : l’unité des peuples africains au-delà des frontières et des ethnies, la reconnaissance de la dignité intrinsèque de chaque individu africain, et la lutte contre toute forme d’oppression, y compris celle exercée par des dirigeants africains sur leur propre population.
Thomas Sankara, dont l’héritage est fréquemment invoqué par Traoré, avait une vision explicite de l’inclusion. Sa révolution de 1983 cherchait à réconcilier les communautés rurales et à valoriser les cultures minoritaires. Il n’aurait jamais cautionné l’extermination d’un groupe ethnique sous prétexte de sécurité. De même, Kwame Nkrumah avait théorisé que l’unité africaine était indissociable de la justice sociale interne ; un État opprimant une partie de sa population ne peut en aucun cas incarner l’émancipation continentale. Un observateur burkinabè a pertinemment résumé cette tension : « À force de vouloir s’approprier le passé pour masquer le présent, à force de se proclamer héritier, on finit par imposer les chaînes que l’on prétendait briser pour les Africains. Une révolution sans justice ni liberté n’est qu’un vain mot qui ne servira que ceux au pouvoir. »
La souveraineté burkinabè : pour qui et contre qui ?
Ibrahim Traoré a souvent interpellé ses homologues africains, les exhortant à « cesser de se comporter comme des marionnettes qui dansent à chaque fois que les impérialistes tirent les ficelles ». Cette formule, largement relayée, cristallise sa position : une souveraineté africaine affirmée face aux puissances étrangères. Cependant, lorsque cette souveraineté s’exerce contre les Peuls du Burkina Faso, contre les journalistes emprisonnés, et contre les partis politiques désormais dissous (le gouvernement ayant prononcé leur dissolution le 29 janvier 2026), elle ne peut être qualifiée de populaire. Il s’agit plutôt d’une autocratie militaire masquée sous le voile d’une révolution.
Le paradoxe central du régime Traoré est manifeste : il prétend libérer l’Afrique d’une domination externe tout en instaurant une forme de domination interne fondée sur l’appartenance ethnique. Les Peuls, dont une part significative de la population est répartie dans plus de vingt nations africaines, du Sénégal au Soudan, de la Guinée au Cameroun, représentent l’un des peuples les plus continentaux. Les persécuter au nom d’une identité nationale burkinabè restrictive est un acte profondément anti-panafricaniste, niant la légitimité d’un peuple africain sur le sol africain.
De plus, le rapprochement du capitaine Traoré avec la Russie contredit les fondements mêmes de sa rhétorique anti-impérialiste. En 2024, la Russie a déployé l’Africa Corps, composé de mercenaires issus de l’ex-Groupe Wagner. Substituer une tutelle française par une tutelle russe, tout en laissant des milices perpétrer des massacres de civils, ne constitue pas une véritable révolution, mais plutôt un simple changement de suzeraineté.
Le silence préoccupant d’une partie de la diaspora panafricaniste
Ce qui rend la situation particulièrement inquiétante est l’indulgence dont semble bénéficier Ibrahim Traoré au sein d’une frange de l’opinion panafricaniste mondiale. Des personnalités publiques, à l’instar du rappeur américain Meek Mill, ont exprimé leur admiration pour « l’énergie et le cœur » du capitaine, souvent sans une connaissance approfondie des réalités politiques du Burkina Faso. Les réseaux sociaux ont contribué à forger un mythe autour de lui, celui du jeune révolutionnaire africain pur et insoumis, au détriment d’une analyse rigoureuse de sa gouvernance et de ses actions.
Ce phénomène n’est pas inédit. Un nationalisme mal informé a souvent servi à masquer les exactions de dirigeants africains, en parant leur autoritarisme d’un vernis anticolonial. La mission du panafricanisme authentique est précisément de résister à cette mystification : saluer la rupture avec la France sans s’interroger sur les massacres de Solenzo, c’est privilégier le symbole à la substance, le geste politique à la valeur de la vie humaine.
La dignité du peuple Peul : une question panafricaine essentielle
Le véritable critère d’une vision panafricaniste ne réside pas dans les discours prononcés lors de forums internationaux, mais dans le sort réservé à la veuve peule de Solenzo, à l’éleveur déplacé de la Boucle du Mouhoun, ou à l’enfant de onze ans ayant miraculeusement survécu au milieu des cadavres. Des figures historiques comme Nkrumah, Sankara et Lumumba n’ont pas sacrifié leur vie pour qu’un chef militaire africain organise des pogroms contre ses propres citoyens.
Le panafricanisme n’est pas une simple esthétique de la rupture avec l’Occident ; c’est avant tout une éthique de la solidarité entre Africains. À cet égard, et au vu des actes documentés, le bilan du capitaine Traoré est à la fois interpellant et source de division. En avril 2025, Ibrahim Traoré a déclaré que le Burkina Faso était engagé dans une « révolution progressiste populaire », dirigeant le pays sans contrôle institutionnel et commandant directement les forces armées. Pour les Peuls de la Boucle du Mouhoun, cette révolution prend malheureusement les allures d’une condamnation à mort ethnique.