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Kribi : le tournant qui a fait basculer Mboro dans l’ère industrialo-portuaire

Publié le 29 septembre 2026 ParZara Hassane

En quinze ans, le petit village de pêcheurs de Mboro, aux portes de Kribi dans le sud du Cameroun, a opéré une mue spectaculaire pour devenir l’un des poumons logistiques de l’Afrique centrale.

Le basculement est net. Là où s’étendaient quelques habitations reliées par d’étroites pistes de terre, s’élève aujourd’hui l’un des ports en eau profonde les plus modernes de la sous-région, porté par une dynamique industrielle et logistique qui redessine le quotidien de toute une région.

Écoutez cet articleEnviron 8 min

Dès les années 1970, le Cameroun caressait l’idée d’un port en eau profonde pour épauler Douala, son principal poumon maritime, dont l’estuaire trop peu profond limitait l’accès des grands navires. Ce projet, longtemps resté dans les cartons, a fini par se matérialiser avec la livraison des première et deuxième phases du port en eau profonde de Kribi.

Une ville résolument tournée vers l’avenir

Gu Gaobai figure parmi les premiers Chinois arrivés en 2011 dans les rangs de la China Harbour Engineering Company (CHEC), l’entreprise en charge du chantier.

« Quand nous rejoignions le site, nous progressions difficilement sur d’étroites pistes en terre. Sur place, il n’y avait qu’une petite plage de sable et quelques récifs. À l’époque, ces récifs constituaient les seuls repères pour situer l’emplacement du futur port », se remémore celui qui dirige aujourd’hui les projets de la CHEC au Cameroun.

La métamorphose saute aux yeux le long des axes qui mènent au port. L’étroit sentier a cédé la place à une route à chaussées séparées, agrémentée d’un passage piéton central. De nouveaux immeubles, commerces et équipements publics ont fleuri au rythme de l’activité économique. Pour Jean-Kalvin Assembe, riverain de 50 ans, ce bouleversement se ressent jusque dans le quotidien. « Je suis heureux et épanoui dans cette ville », confie-t-il.

L’afflux de travailleurs et d’entreprises a multiplié les opportunités pour les habitants et soutenu les revenus des ménages. « Même les petits commerces de quartier ont désormais des clients. Cela apporte vraiment des changements positifs », souligne-t-il.

Immeubles, hôpitaux, universités et centres commerciaux jalonnent désormais Kribi. Des lampadaires éclairent des routes autrefois plongées dans le noir, tandis que la zone portuaire reste vivement illuminée à la tombée de la nuit.

Les chauffeurs de poids lourds comptent aussi parmi les premiers bénéficiaires de l’essor portuaire. Chaque jour, de longues files de camions se forment dans l’enceinte du port.

« Le port nous a donné l’occasion de découvrir la région », raconte Yaya Aboubakar, 68 ans, routier chevronné ayant sillonné quatre pays d’Afrique centrale. « Kribi nous a facilité les choses. Le service est également rapide ».

« Beaucoup de clients et d’experts qui connaissent la Chine disent souvent que Kribi est le Shenzhen du Cameroun, une ‘ville du futur’ », affirme Gu Gaobai.

Un pôle d’industrialisation et d’intégration régionale

À mesure que le port prenait de l’ampleur, sa zone industrielle s’est déployée.

Patrick Mpila Ayissi, responsable des infrastructures de la Zone industrielle du port de Kribi, indique que les investissements s’y sont accélérés depuis le lancement des activités en 2018. « Depuis 2018, les opérateurs industriels ont investi près de 400 milliards de francs CFA (environ 700 millions de dollars), et 93 autorisations d’occupation ont été délivrées, tandis que 18 entreprises sont déjà opérationnelles », précise-t-il.

L’ambition a été revue à la hausse : d’une zone logistique initiale de 455 hectares, on est passé à une zone industrielle intégrée de 4.000 hectares, ajoute-t-il.

Selon M. Ayissi, la zone devrait attirer près de 900 millions de dollars d’investissements et générer 50.000 emplois directs, avec jusqu’à 150.000 emplois directs et indirects au total au cours des 15 prochaines années. Le port s’est également imposé comme une plateforme stratégique pour l’Afrique centrale, desservant les marchés voisins.

« Le trafic de conteneurs a quadruplé depuis 2018, dépassant 555.000 EVP en 2025, tandis que le volume global des marchandises a franchi 12,7 millions de tonnes en 2024 », indique M. Ayissi.

Les échanges transitent déjà de Kribi vers le Gabon, la République centrafricaine, le Tchad, le Congo et la Guinée équatoriale, précise-t-il, ajoutant que les connexions régionales du port ont été renforcées par des compagnies maritimes telles que MSC.

Pour accompagner l’essor du réseau logistique, la CHEC a également construit la route Kribi-Lolabé. « Cette route relie le port en eau profonde de Kribi aux principales villes du pays, facilitant les déplacements des personnes et le transport des marchandises, et contribuant ainsi à l’industrialisation du Cameroun », explique Emmanuel Nganou Djoumessi, ministre camerounais des Travaux publics.

Des compétences qui transforment des vies

Les retombées du port se lisent aussi dans les parcours professionnels des travailleurs locaux. En 2013, Ngatugirius Ndenya a quitté son poste de soudeur à Yaoundé pour rejoindre la CHEC à Kribi. « Quand je suis arrivé ici en 2013, les débuts ont été très difficiles », se souvient cet homme de 53 ans. La CHEC a mis en place une méthode consistant à associer des travailleurs camerounais à des collègues chinois expérimentés, leur permettant d’acquérir une expérience pratique avant d’assumer eux-mêmes certaines tâches.

« Avant de venir ici, j’étais simplement soudeur sur plateforme. Mais maintenant, je peux tout faire dans le domaine de la soudure », explique M. Ndenya. « Les jeunes qui sont arrivés ici n’étaient pas des techniciens, mais aujourd’hui, ils le sont ».

Pour certains travailleurs, le port a changé les conditions de vie. « Lorsque je suis arrivé ici, je n’avais absolument rien. J’avais quitté un emploi où je gagnais peut-être 100.000 francs CFA par mois », raconte Armand Guehoada, aujourd’hui chargé des affaires commerciales à la CHEC. « Au bout d’un certain temps, j’ai pu acheter un véhicule. Aujourd’hui, j’en suis à mon troisième. Je peux facilement subvenir aux besoins de ma famille », ajoute-t-il.

« Au cours des 15 dernières années, nous avons formé un grand nombre de professionnels locaux dans les domaines de la construction portuaire et de l’ingénierie des grands projets. Beaucoup de ceux qui ont travaillé sur le port contribuent aujourd’hui au développement de la zone industrielle voisine », souligne Gu Gaobai.

Cette année marque le 55e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et le Cameroun, tandis que le port en eau profonde de Kribi célèbre les 15 ans du début de sa construction.

« Kribi reste un symbole visible de la coopération entre le Cameroun et la Chine. Son développement repose depuis le départ sur des financements concessionnels accordés par des institutions chinoises, ce qui témoigne d’un partenariat véritablement inscrit dans la durée », estime Patrick Mpila Ayissi.

Pour Patrice Melom, directeur général de l’Autorité portuaire de Kribi, le développement du port a ouvert de nouvelles perspectives pour la ville et le pays.

« L’avenir du port de Kribi est prometteur, avec des résultats concrets et des perspectives extrêmement positives. Il nous appartient désormais de mobiliser toutes nos énergies pour faire de cette infrastructure un véritable moteur d’une croissance durable, au service de la prospérité nationale et de l’intégration sous-régionale », affirme-t-il.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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