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Diplomaties croisées entre l’AES et la CEDEAO : l’urgence sécuritaire au premier plan

Publié le 25 juin 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Depuis plusieurs semaines, les efforts diplomatiques s’intensifient en Afrique de l’Ouest pour rétablir le dialogue entre les États membres de la Cédéao et ceux de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger). Au cœur de ces démarches subtiles, la question sécuritaire et la nécessité de politiques communes pour harmoniser les actions, en attendant une mutualisation des moyens. Pour que cette diplomatie d’urgence réussisse, les acteurs doivent contourner le contentieux du retrait des trois pays de l’AES, oublier les rancœurs nées des campagnes hostiles des régimes sahéliens, et dépasser les tensions géopolitiques qui ont créé un climat de guerre froide entre les deux entités. Il s’agit de mettre de côté les orgueils inappropriés pour faire face aux enjeux communs.

Écoutez cet articleEnviron 7 min

la Côte d’Ivoire tend la main

Un signal fort vient de la Côte d’Ivoire. Le 15 juin, le ministre ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara, s’est dit « sincèrement prêt à une reprise de la coopération sécuritaire » avec le Mali et le Burkina Faso. Il a souligné que le terrorisme, dans sa forme actuelle, ne peut être vaincu par un seul État, et qu’une collaboration et une mutualisation des forces sont indispensables. Cette déclaration intervient alors que certains décideurs avertissent que les conséquences de la crise sécuritaire au Sahel pourraient devenir intenables à moyen terme pour toute la région.

Reste à savoir comment le Mali et le Burkina Faso répondront à cet appel. Rien ne garantit un sursaut collectif de lucidité. Même si ces dirigeants admettent que la rupture avec la Cédéao n’exclut pas des coopérations bilatérales, il leur est difficile de changer soudainement de position vis-à-vis de la Côte d’Ivoire. Régulièrement accusée d’héberger des éléments terroristes « financés » ou « sponsorisés » par l’impérialisme français, la Côte d’Ivoire est une cible privilégiée de la propagande de l’AES. Ces accusations, jamais étayées par des preuves, participent au narratif doctrinaire des régimes issus des coups d’État. Pourtant, malgré ces relations délétères, la Côte d’Ivoire maintient des canaux discrets d’échanges et de coopération avec le Mali et le Burkina Faso, dont des milliers de ressortissants vivent comme réfugiés en terre ivoirienne.

une nouvelle ère entre le Bénin et le Niger

Le Bénin, également visé par ces accusations, a entrepris des gestes de rapprochement avec les pays de l’AES, notamment le Niger. Depuis l’investiture du nouveau président béninois, Romuald Wadagni, le 24 mai, le dialogue a repris. La frontière entre les deux pays, fermée depuis le coup d’État de juillet 2023 à Niamey, pourrait rouvrir. Une réunion d’experts nigériens et béninois s’est tenue à Cotonou les 20 et 21 juin pour élaborer les termes d’une nouvelle coopération, portant sur la défense, la sécurité et les conditions de réouverture de la frontière. La délégation nigérienne a réitéré ses soupçons sur une prétendue base militaire française à la frontière, une accusation régulièrement formulée par le pouvoir militaire de Niamey. Ces déclarations, bien que sans fondement, font partie de la routine narrative des régimes de l’AES, qui peinent à freiner la dégradation sécuritaire sur leurs territoires. Des pans entiers du Niger, du Mali et du Burkina Faso sont devenus des zones grises administrées par des groupes armés terroristes, dont les juntes ne parviennent pas à contenir l’expansion.

L’heure est donc à la réconciliation. Le ministre nigérien de l’Intérieur, Mohamed Toumba, a déclaré qu’une « nouvelle ère s’ouvre » pour les deux pays, ajoutant qu’en choisissant le dialogue plutôt que la confrontation, ils créent de la valeur pour leurs économies et de la sécurité pour leurs populations. Les acteurs nigériens et béninois n’oublient pas que derrière l’enjeu sécuritaire se niche celui, tout aussi crucial, de l’économie, dans un espace où les populations ont des destins liés. Ce qui se produit entre le Bénin et le Niger pourrait servir de modèle pour une gestion intelligente des vulnérabilités partagées dans l’espace ouest-africain.

des réponses endogènes à la crise

Les initiatives de normalisation des relations entre la Cédéao et l’AES devraient se préciser dans les mois à venir. Elles réactivent les logiques de voisinage qui ont prévalu dans la région et soulignent l’urgence de réponses endogènes à l’équation sécuritaire. En décembre 2025, la Russie, partenaire privilégiée des pays de l’AES, avait appelé à un dialogue pragmatique et mutuellement bénéfique entre les deux entités, pour trouver des solutions communes contre le terrorisme régional. Ce changement de paradigme rappelle aux Africains qu’il leur revient de fabriquer les solutions les plus efficientes à leurs défis.

Déjà, des protocoles bilatéraux sont observés entre l’AES et des pays comme le Ghana, la Guinée, le Togo ou le Sénégal. Malgré leur retrait de la Cédéao, les régimes militaires du Sahel maintiennent leur présence au sein de l’UEMOA, et leurs ressortissants continuent de bénéficier de la libre circulation dans l’espace Cédéao. Au final, on peut s’interroger sur le bien-fondé du retrait des promoteurs de l’AES de la communauté régionale. La seule réponse disponible renvoie au contentieux initial : la condamnation par la Cédéao des coups d’État et le refus des dirigeants de l’AES de rétablir l’ordre constitutionnel. À bien des égards, la rupture entre l’AES et la Cédéao ressemble à un divorce artificieux, ou inachevé.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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