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Désinformation genrée au Sénégal : quand les femmes paient le prix de leur visibilité

Publié le 14 mai 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Une étude alarmante sur la désinformation ciblant les femmes au Sénégal

Au Sénégal, plus de six femmes sur dix ont déjà été victimes de désinformation genrée, un phénomène qui instrumentalise leur corps, leur sexualité ou leur vie privée plutôt que leurs idées ou leurs engagements. C’est ce que révèle une enquête approfondie, mettant en lumière une violence numérique spécifique qui mine la participation des femmes dans l’espace public.

Écoutez cet articleEnviron 5 min

Cette forme de manipulation de l’information, distincte des attaques ciblant les hommes, se caractérise par une asymétrie redoutable. Alors que les fausses informations visant les hommes portent généralement sur des enjeux politiques, économiques ou diplomatiques, celles dirigées contre les femmes s’acharnent sur leur légitimité morale ou leur intimité. Un constat qui soulève des questions urgentes sur l’égalité d’accès à la parole publique.

Le phénomène des « 72 heures » : une spécificité sénégalaise

Les femmes sénégalaises décrivent un lynchage numérique particulièrement violent, baptisé « les 72 heures ». Pendant trois jours, une militante, une journaliste ou une femme politique est systématiquement harcelée en ligne : sa vie est déformée, des photomontages sont diffusés, et des rumeurs infondées sont propagées pour la discréditer. L’objectif ? La faire taire et l’exclure de l’espace numérique.

Ce phénomène, bien que touchant parfois des hommes politiques, prend une dimension violente et systématique lorsqu’il cible les femmes. Les accusations sont toujours du même ordre : obtenir un poste grâce à des relations intimes, être payée par des pays étrangers pour ses écrits, ou être financée par l’Occident pour ses actions militantes. Jamais leurs idées ne sont attaquées directement.

Des mécanismes de discrédit bien rodés

Les femmes politiques sont souvent accusées d’avoir bénéficié de faveurs sexuelles pour accéder à leurs fonctions. Les journalistes, quant à elles, sont présentées comme des agents à la solde de l’étranger, tandis que les militantes féministes sont qualifiées de marionnettes de l’Occident. Ces attaques visent à nier leur légitimité et à les décourager de s’exprimer publiquement.

Les femmes les plus exposées à ce type de violences sont celles qui s’imposent dans l’espace public : femmes politiques, journalistes, militantes, influenceuses, artistes et personnalités publiques. Leur visibilité les expose davantage, mais leur retrait des plateformes numériques équivaut à une autocensure, voire à un abandon de la vie publique.

Qui sont les auteurs de ces campagnes ?

Les profils des auteurs de ces désinformations sont majoritairement masculins, âgés de 17 à 45 ans, et souvent issus du même pays que les femmes ciblées. Le rapport révèle également l’existence de femmes actives dans ces campagnes, qualifiées de « patriarches woman ».

Les plateformes comme Facebook, Instagram ou TikTok sont pointées du doigt pour leur manque d’adaptation aux réalités locales. Par exemple, les contenus en wolof, largement utilisés pour diffuser ces fausses informations, ne peuvent pas être signalés efficacement, car les outils de modération ne sont pas conçus pour ces langues africaines.

Un appel à la reconnaissance officielle des violences numériques

Face à l’ampleur de ce phénomène, les auteurs du rapport exhortent les autorités sénégalaises à reconnaître officiellement les violences numériques faites aux femmes comme des violences basées sur le genre. Cette reconnaissance permettrait :

  • L’adoption de lois spécifiques pour protéger les femmes en ligne.
  • La formation des agents de police et des magistrats pour traiter ces plaintes avec la rigueur nécessaire.
  • Le développement de programmes d’éducation numérique et de sensibilisation au fact-checking.

Un continuum des violences

Les violences numériques ne sont pas un phénomène isolé, mais s’inscrivent dans un continuum de violences subies par les femmes, que ce soit dans la rue, au sein des foyers ou dans d’autres espaces publics. Les chiffres élevés de violences physiques et sexuelles au Sénégal trouvent ainsi un écho inquiétant dans l’espace digital.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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