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TEXFORCES-BF : quand l’épargne des retraités burkinabè finance un pari industriel risqué

Publié le 15 septembre 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Un projet textile sous haute tension financière

Présentée comme une pièce maîtresse de la souveraineté économique et de l’industrialisation du Burkina Faso, l’initiative TEXFORCES-BF bénéficie d’un soutien officiel affiché. Mais derrière les déclarations ambitieuses, la mécanique financière du projet et ses modalités de mise en œuvre soulèvent de sérieuses questions. Entre le prélèvement opéré directement sur les caisses de retraite, la situation difficile de nombreux ayants droit privés de leurs pensions, la persistance de la menace terroriste et l’absence apparente d’un plan de maintenance industrielle solide, ce vaste projet ressemble à bien des égards à une équation à haut risque.

Écoutez cet articleEnviron 8 min

Le financement : une ponction sur l’épargne des travailleurs

Au cœur de la stratégie de TEXFORCES-BF se trouve un choix économique lourd de conséquences : la mobilisation de l’épargne publique, en particulier des fonds de retraite et d’incapacité gérés par les caisses nationales de prévoyance sociale. L’idée de convertir l’épargne de long terme en investissement productif n’est pas inédite, mais elle prend ici une tournure singulière.

Ce ne sont ni des capitaux privés classiques ni des investissements directs étrangers qui supportent l’effort initial, mais bien les deniers des travailleurs et des anciens fonctionnaires burkinabè. L’État choisit ainsi d’orienter la liquidité des organismes de retraite vers une unité industrielle textile ambitieuse, en pariant sur des retours sur investissement futurs pour consolider les équilibres financiers de ces institutions.

Ce montage financier soulève une question fondamentale : est-il légitime d’exposer des fonds destinés à la protection sociale à des risques opérationnels et industriels majeurs ? La gestion des retraites obéit traditionnellement à un principe de prudence stricte, privilégiant la liquidité et la sécurité maximale des placements. En injectant ces sommes dans une entreprise industrielle, le risque d’exploitation est directement transféré sur la communauté des cotisants et des bénéficiaires.

Le paradoxe social : des pensions impayées face à des investissements massifs

L’un des aspects les plus frappants de ce dossier réside dans le décalage entre l’ampleur des sommes injectées dans TEXFORCES-BF et la réalité quotidienne de nombreux usagers du système de prévoyance sociale. Sur le terrain, la concrétisation des droits à la retraite demeure un parcours du combattant pour des milliers de familles.

Nombre d’ayants droit, d’orphelins et de veuves peinent encore à obtenir leurs pensions ou leurs allocations de survivants. Les retards administratifs, les blocages de dossiers et le manque récurrent de liquidités aux guichets de paiement créent une détresse sociale palpable. Voir ces mêmes caisses engager des milliards de francs CFA dans des projets industriels, alors que les obligations sociales de base souffrent d’impayés ou de lenteurs excessives, suscite un sentiment d’injustice grandissant.

Pour les bénéficiaires, la priorité absolue d’une caisse de retraite doit rester le versement ponctuel et intégral des prestations dues. L’argument selon lequel l’investissement industriel permettrait de pérenniser les caisses à long terme convainc difficilement des ménages confrontés à la hausse du coût de la vie et privés de leurs revenus de subsistance immédiats.

L’ombre du risque sécuritaire : produire sous la menace

Outre les fragilités financières et sociales, TEXFORCES-BF s’inscrit dans un contexte géopolitique et sécuritaire extrêmement complexe. Le Burkina Faso fait face depuis plusieurs années à une crise sécuritaire profonde, marquée par la présence et les incursions de groupes armés terroristes sur une large partie du territoire.

L’implantation et le fonctionnement d’un complexe industriel de cette taille exigent une logistique continue : acheminement du coton brut, approvisionnement en énergie, transport de la main-d’œuvre et évacuation des produits finis. Or, la vulnérabilité des axes routiers et la menace constante de sabotage constituent un facteur de risque inédit pour un tel outil de production.

Un incendie criminel, une attaque directe contre les infrastructures ou le blocage des voies d’approvisionnement par des groupes terroristes pourraient paralyser l’usine en quelques heures. Si une telle catastrophe survenait, ce ne serait pas seulement un outil de production qui partirait en fumée, mais bien le capital constitué par les cotisations des retraités. L’absence de garanties publiques explicites ou d’assurances internationales capables de couvrir l’intégralité du risque terroriste dans cette zone laisse planer une hypothèque lourde sur la viabilité à long terme de l’investissement.

Le défi technique : l’absence d’un plan d’entretien pérenne

Au-delà des aspects financiers et sécuritaires, la pérennité d’une usine textile repose sur la maîtrise fine de son outil industriel. L’industrie du textile est une industrie de précision, gourmande en pièces de rechange, en énergie stable et en compétences techniques spécialisées.

À ce jour, peu d’éléments probants filtrent quant à l’existence d’un plan global de maintenance préventive et d’entretien des équipements pour TEXFORCES-BF. L’histoire industrielle de la région est pourtant jalonnée de projets prometteurs tombés en désuétude après seulement quelques années d’exploitation, faute d’anticipation des coûts d’entretien, de disponibilité des pièces détachées ou de transfert de compétences techniques.

Gérer une unité textile ne se limite pas à l’acquisition de machines modernes lors de la phase d’inauguration. Cela exige une planification rigoureuse du renouvellement des équipements, de la maintenance des lignes de filature et de tissage, ainsi qu’un approvisionnement constant en consommables industriels. Sans stratégie claire dès le départ sur le financement et l’exécution de cette maintenance, l’usine risque de connaître des baisses de rendement rapides, suivies de pannes prolongées qui déprécieront l’actif à une vitesse accélérée.

Un impératif de transparence et de reddition de comptes

TEXFORCES-BF incarne toute la complexité des politiques de développement actuelles : la volonté légitime de transformer localement les matières premières comme le coton se heurte aux contraintes brutales de la réalité financière, sécuritaire et opérationnelle.

Pour que ce projet ne se transforme pas en un gouffre financier pour les caisses de prévoyance sociale, des garanties claires doivent être apportées. Les autorités et les gestionnaires du projet doivent faire preuve d’une transparence totale quant aux mécanismes de protection des fonds des retraités, à la sécurisation des sites et aux plans de charges techniques de l’usine. C’est à ce prix seulement que l’ambition d’industrialisation pourra se conjuguer avec la justice sociale et la sécurité des épargnants.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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