Tabaski 2026 : le Burkina Faso étrangle la Côte d’Ivoire sur le marché du bétail

À moins de quinze jours de la Tabaski, une décision du Burkina Faso vient bouleverser le marché régional du bétail. Le 8 mai 2026, trois ministères burkinabè (Commerce, Agriculture et Économie) signent un arrêté suspendant, jusqu’à nouvel ordre, la délivrance des Autorisations spéciales d’exportation (ASE) de bétail. Dès le 11 mai, plus aucune tête de bétail ne peut quitter légalement le pays. Seuls les opérateurs détenteurs d’ASE valides disposent d’une semaine pour finaliser leurs transactions.

La justification officielle est sans ambiguïté : « préserver la disponibilité du bétail sur le marché national » à l’approche de la fête du sacrifice, afin de stabiliser les prix et protéger le pouvoir d’achat des ménages. Pourtant, cette mesure frappe de plein fouet la Côte d’Ivoire, dont les besoins pour la Tabaski 2026 sont estimés à 172 000 têtes — voire jusqu’à 350 000 en incluant tous les ovins et bovins. Or, la production locale ne couvre que 25 % de cette demande, laissant le reste à la merci des importations sahéliennes.

Une dépendance ivoirienne aux fournisseurs sahéliens

Traditionnellement, la Côte d’Ivoire s’approvisionne auprès de ses voisins : Burkina Faso, Mali, Niger et, dans une moindre mesure, Bénin. Mais depuis plusieurs semaines, les opérateurs du parc à bétail de Yamoussoukro observent une hausse des prix de 10 % par rapport à l’année précédente. Mohamed Touré, porte-parole d’Interprix à Yamoussoukro, pointe directement du doigt l’insécurité grandissante au Sahel : « Le Mali, en proie à la guerre, ne livre plus de bétail. Quant au Burkina Faso, il ferme ses frontières. Sans les livraisons du Niger, la Côte d’Ivoire serait en rupture d’approvisionnement. »

Face à cette situation, le gouvernement ivoirien tente de mobiliser la communauté musulmane. Dès le 11 mai, le directeur de cabinet du ministre des Ressources animales et halieutiques, Assoumany Gouromenan, a reçu une délégation du Conseil supérieur des imams, organisations et structures sunnites en Côte d’Ivoire (CODISS). L’objectif ? Convaincre les fidèles de privilégier les béliers locaux pour le sacrifice. Une solution contrainte par les circonstances, mais qui se heurte à une réalité culturelle : les races locales, moins imposantes, restent moins prisées que les ovins sahéliens.

Une décision ancrée dans la stratégie économique de l’AES

Le Burkina Faso ne fait pas cavalier seul. Cette mesure s’inscrit dans une stratégie plus large adoptée par les trois États de l’Alliance des États du Sahel (AES) — Mali, Niger et Burkina Faso. Le Niger avait déjà interdit ses exportations de bétail avant la Tabaski 2025, tandis que le Burkina Faso a, ces deux dernières années, suspendu l’exportation de tomates fraîches et interdit l’importation de poussins de chair.

L’ambition de Ouagadougou est claire : passer du statut de simple fournisseur de bétail sur pied à celui d’exportateur de viande transformée. L’Agence Faso Abattoir, créée en avril 2025, doit incarner cette montée en gamme. Selon les chiffres de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD), les exportations de bovins, ovins et caprins burkinabè sont passées de 400 millions de FCFA en 2020 à près de 11,8 milliards en 2024. Le bétail vivant représente désormais le troisième produit d’exportation du pays. La suspension des exportations touche donc un pilier économique — et c’est précisément ce qui en mesure la portée politique.

Un contexte diplomatique tendu entre Ouagadougou et Abidjan

Difficile, en effet, de dissocier la décision du 8 mai du climat politique entre Ouagadougou et Abidjan. Depuis le coup d’État du 30 septembre 2022 qui a porté le capitaine Ibrahim Traoré au pouvoir, les relations entre les deux pays se sont dégradées. En avril 2024, le président de transition burkinabè dénonçait « l’hypocrisie » d’Abidjan, accusée d’héberger des « déstabilisateurs » de son régime. En septembre 2024, le ministre burkinabè de la Sécurité, Mahamadou Sana, visait nommément des Burkinabè exilés en Côte d’Ivoire — dont l’ancien chef de la diplomatie Alpha Barry — soupçonnés d’« actions subversives ».

Le 31 décembre 2024, Ibrahim Traoré rappelait son chargé d’affaires Dié Millogo et plusieurs consuls en poste à Abidjan. Depuis, les deux capitales ne disposent plus d’ambassadeurs en poste — seuls des chargés d’affaires assurent l’intérim. Pourtant, un léger dégel s’est amorcé le 6 décembre 2025, lorsque le ministre délégué ivoirien chargé de l’Intégration africaine, Adama Dosso, était reçu à Ouagadougou par son homologue Karamoko Jean Marie Traoré. Les deux ministres évoquaient alors « deux poumons d’un même corps économique et social » et la nécessité de « consolider la confiance ». Le communiqué rappelait également la « détermination du gouvernement burkinabè à agir avec fermeté lorsque cela est nécessaire ».

Cinq mois plus tard, la suspension des exportations de bétail apparaît, pour de nombreux observateurs, comme la traduction concrète de cette « fermeté ». Bien qu’aucun lien officiel ne soit établi avec la situation diplomatique, le timing interroge : la mesure intervient quelques semaines après la mort en détention, en avril 2026, de l’activiste burkinabè Alino Faso — un dossier qui aurait à nouveau crispé les relations entre les deux régimes.

Une décision aux conséquences économiques et politiques

À ce stade, il serait hasardeux d’affirmer que la décision burkinabè relève d’une stratégie d’instrumentalisation économique de la relation bilatérale. Les arguments de souveraineté alimentaire avancés par Ouagadougou sont cohérents avec la doctrine de l’AES, et l’urgence intérieure est réelle : selon les autorités, le Burkina Faso comptait fin 2024 près de 35 millions de têtes de bétail, dont 7,1 millions d’ovins. Pourtant, l’inflation des produits carnés pèse lourdement sur les ménages.

La mesure frappe en priorité la Côte d’Ivoire, principal débouché historique du bétail burkinabè, et intervient à un moment où Abidjan dispose de peu d’alternatives. Le Mali est en proie au conflit, le Niger pourrait suivre la même logique de fermeture, et le Bénin ne saurait combler à lui seul un déficit de cette ampleur. La clé de lecture se trouvera dans la durée de la suspension. Si elle est levée immédiatement après la Tabaski, l’argument de la souveraineté alimentaire tiendra. Si elle se prolonge au-delà, l’hypothèse d’un signal politique adressé à Abidjan gagnera en crédibilité. Entre-temps, ce sont les marchés de Yamoussoukro, d’Abidjan et de Bouaké qui devront absorber l’onde de choc — et les fidèles ivoiriens qui devront, pour beaucoup, revoir leurs traditions sacrificielles.