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Sénégal : un précédent institutionnel, une leçon pour les marchés émergents

Publié le 9 août 202625 septembre 2026 ParZara Hassane
 
Opinions
Par Lansana Gagny Sakho
Sénégal : un précédent institutionnel, une leçon pour les marchés émergents
EXCLUSIF SENEPLUS – Entre volatilité financière, chute des investissements et tension sur l’emploi, le pays a appris entre 2024-2026 à ses dépens qu’en économie, l’imprévisibilité politique se paie comptant
 
Byline
Lansana Gagny Sakho
09/08/2026 23h22
ID
1007366
Lansana Gagny Sakho |Publication 09/08/2026

Entre 2024 et 2026, le Sénégal a traversé l’une des séquences les plus instructives de son histoire contemporaine en matière de gouvernance, de risque pays, de communication stratégique et de perception internationale. Ce moment, marqué par l’arrivée d’Ousmane Sonko à la Primature, a démontré avec une clarté rare comment une gouvernance hasardeuse, une parole publique belliqueuse et une imprévisibilité institutionnelle peuvent fragiliser en quelques mois un pays pourtant doté de fondamentaux économiques solides. Pour les analystes internationaux, cette période constitue désormais un cas d’école, tant ses effets ont été profonds sur la confiance, la stabilité, la création d’emplois, la crédibilité financière et l’attractivité internationale du Sénégal.

Écoutez cet articleEnviron 9 min

Un effondrement historique des IDE : la sanction d’une gouvernance, non d’une économie

En 2025, les investissements directs étrangers (IDE) ont chuté de 98,9 %, passant de 3 319 millions USD à 37 millions USD. Jamais un pays africain n’avait connu une contraction d’une telle ampleur en l’absence de choc externe majeur. Ce basculement ne s’explique pas par un affaiblissement des fondamentaux : la croissance avoisinait 7,9 %, la production pétrolière augmentait, et le stock d’IDE dépassait 24,9 milliards USD. Pourtant, le Sénégal est passé du statut de deuxième destination d’IDE en Afrique en 2023 à la 46e place en 2025.

Les investisseurs n’ont pas sanctionné l’économie ; ils ont sanctionné la gouvernance. La dualité de pouvoir instaurée à la Primature, les signaux contradictoires, les renégociations agressives des contrats pétroliers, la révélation d’une dette cachée portant l’endettement réel à 119 % du PIB, et le refus de formaliser un programme FMI ont créé une incertitude institutionnelle immédiatement tarifée sous forme de prime de risque. Les quatre dégradations de Moody’s en douze mois et la chute de la notation S&P à CCC+ ont amplifié cette dynamique, entraînant une vente massive des eurobonds sénégalais.

Un choc social majeur : la destruction de la dynamique de création d’emplois

L’impact sur la création d’emplois a été immédiat et massif. La chute des IDE a stoppé les projets greenfield, les extensions industrielles, les implantations de services et les hubs logistiques ou technologiques. Les projets greenfield avaient déjà reculé de 37 % en 2024, signe d’une crise de confiance installée. Dans un pays où les IDE sont un moteur de l’industrie, des services et des infrastructures, cette contraction a provoqué une baisse mécanique des emplois directs, indirects et induits, créant un décalage inédit entre une économie qui continue d’afficher une croissance élevée et un marché du travail qui, lui, se contracte.

À cette dynamique s’est ajouté l’arrêt brutal des chantiers de BTP, secteur historiquement pourvoyeur d’emplois massifs. La suspension des projets publics et privés a entraîné une hémorragie d’emplois, touchant les ouvriers, les techniciens, les conducteurs d’engins, les PME de sous‑traitance et toute la chaîne logistique du bâtiment. Le BTP, qui irrigue habituellement le commerce, le transport, les matériaux et les services, s’est retrouvé paralysé, accentuant la vulnérabilité sociale. La gouvernance conflictuelle a donc eu un double effet destructeur : elle a stoppé les investissements créateurs de valeur et paralysé les chantiers qui soutenaient l’activité quotidienne.

Un secteur privé national asphyxié : le premier baromètre de la crise

Le secteur privé national a été le premier à ressentir les effets de cette gouvernance. Confronté à des retards de paiement massifs, à une raréfaction des lignes de crédit, à une absence de visibilité et à une parole publique devenue un facteur d’incertitude, il a vu ses marges se réduire et ses perspectives se fermer. Le diagnostic du Cabinet GAC est sans équivoque : le Sénégal a « gagné la bataille des chiffres mais perdu celle du récit », dans un contexte où la parole publique est devenue « un actif financier ; son incohérence, une prime de risque ».

Le pays est entré en zone critique sur l’Indice de Risque Narratif Pays (IRNP), avec un récit de risque 5,1 fois plus visible que le récit d’opportunité. Ce basculement a amplifié la prudence des banques, des investisseurs et des partenaires internationaux, transformant une crise de gouvernance en crise de confiance systémique.

Une parole géopolitique déstabilisatrice : quand le discours devient un risque diplomatique

Les déclarations géopolitiques de l’ancien premier ministre ont renforcé cette perception d’imprévisibilité diplomatique. En qualifiant la guerre Iran–États‑Unis de « guerre déclenchée par les États‑Unis et leur allié israélien », il a projeté une image de confrontation dans un environnement international polarisé. Pour les investisseurs, chaque mot devient un signal de risque pays, surtout dans un contexte où la gouvernance interne est déjà jugée instable.

Dans un monde où les marchés financiers lisent les signaux diplomatiques avec une sensibilité extrême, une phrase prononcée à Dakar peut devenir un titre à Londres, une alerte à New York ou une note d’analyste à Washington. La parole publique est devenue un instrument de stabilité financière, et son incohérence un facteur de volatilité.

Un cas d’école pour les institutions internationales et les écoles de gouvernance

Cette séquence doit désormais être considérée comme un cas d’école dans les cursus de géopolitique, de gouvernance publique, de communication stratégique et de gestion du risque pays. Elle montre que la souveraineté ne se décrète pas ; elle se construit par la rigueur, la cohérence, la discipline et la maîtrise du récit international. Elle démontre également que la parole publique, lorsqu’elle est fragmentée ou conflictuelle, peut devenir un facteur de risque financier, capable de dégrader la crédibilité d’un État au‑delà de ses fondamentaux.

Le retour des bailleurs : la preuve que le récit international est en train de changer

La conclusion est désormais confirmée par les faits. Moins de trois mois après le départ de l’ancien premier ministre, les bailleurs internationaux ont commencé à revenir. La Banque mondiale a approuvé 140 millions USD pour améliorer la connectivité routière dans les zones agricoles du Nord et du Centre. La Banque africaine de développement a validé 35 millions USD pour renforcer les finances publiques.

Ces engagements ne sont pas des gestes techniques ; ils sont la preuve tangible que le récit international du Sénégal est en train de changer. Les bailleurs ne reviennent que lorsque la gouvernance redevient prévisible, lorsque la parole publique cesse d’être un facteur de risque, et lorsque l’État démontre qu’il a retrouvé sa capacité à parler d’une seule voix.

Une leçon pour l’Afrique et pour les marchés émergents

La séquence sénégalaise offre une leçon plus large pour les marchés émergents : dans un monde où les flux financiers sont hypersensibles au récit, la stabilité ne se décrète pas ; elle se démontre. La confiance ne se réclame pas ; elle se construit. Et l’attractivité ne se préserve pas par des slogans, mais par une discipline quotidienne, une cohérence institutionnelle, une prévisibilité assumée et une communication économique maîtrisée.

Le Sénégal peut réparer la rupture de 2025. Mais cette réparation exige une gouvernance qui comprend que, désormais, le récit est un actif financier. Lorsque la gouvernance redevient cohérente, l’attractivité revient. Toujours.

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