Sénégal : quand les alliances politiques basculent dans l’ère de la transhumance

Sénégal : quand les alliances politiques basculent dans l’ère de la transhumance

Sénégal : quand les alliances politiques basculent dans l'ère de la transhumance

Dès son installation en avril 2000, le premier gouvernement de la nouvelle ère politique sénégalaise intègre des figures issues de divers horizons : AFP de Moustapha Niasse, PIT, AJ/PADS ainsi que d’autres composantes de la coalition ayant porté l’alternance. Une diversité qui reflète déjà les bouleversements en cours.

Le paysage politique sénégalais a définitivement basculé dans une ère où les alliances deviennent fluctuantes et opportunistes. Pourtant, cette pratique ne date pas d’hier. Ce qui change véritablement depuis 2000, c’est son ampleur, sa médiatisation et surtout son lien avec l’exercice du pouvoir. Sous le règne d’Abdou Diouf, le Parti socialiste (PS) domine toujours, mais les fissures apparaissent. Djibo Ka, figure majeure du PS, rompt avec le parti et fonde en mars 1998 le Mouvement du renouveau, qui deviendra un pilier de l’Union pour le renouveau démocratique (URD). Aux législatives de mai 1998, l’URD obtient 13 % des voix et 11 sièges. Quelques mois plus tard, en juin 1999, Moustapha Niasse, autre poids lourd socialiste, annonce sa rupture avec le PS et lance l’AFP en juillet, reconnue légalement en août. Ces départs marquent un tournant : le bloc socialiste n’est plus unifié à l’aube de l’élection présidentielle de 2000.

1999-2000 : Les premiers grands virages politiques

L’élection présidentielle de 2000 sert de catalyseur à ces nouvelles dynamiques. Au premier tour, Abdou Diouf obtient 41,3 %, Abdoulaye Wade 31 %, Moustapha Niasse 16,8 % et Djibo Ka 7,1 %. Au second tour, Niasse se rallie à Wade tandis que Djibo Ka, après une hésitation initiale, choisit finalement de soutenir Diouf. Wade l’emporte avec 58,5 %, mettant fin à quarante ans de gouvernance socialiste. Cette période révèle une première caractéristique de la politique sénégalaise contemporaine : les frontières entre adversaires, alliés et anciens compagnons deviennent extrêmement poreuses.

L’arrivée de Wade au pouvoir accélère ce phénomène. Son premier gouvernement, formé en avril 2000, rassemble des personnalités issues de formations politiques variées, allant de l’AFP à des composantes de la coalition de l’alternance, parfois aux antipodes du libéralisme du PDS. Moustapha Niasse devient Premier ministre le 5 avril 2000, avant d’être limogé le 3 mars 2001. Aux législatives d’avril 2001, la coalition Sopi, dominée par le PDS, remporte 89 sièges sur 120, tandis que le PS s’effondre à 10 sièges ; l’AFP obtient 11 sièges, l’URD 3 et And-Jëf 2. Le pouvoir change non seulement de main, mais aussi de configuration politique.

C’est aussi après 2000 que l’expression transhumance politique s’impose dans le débat public. Des élus locaux, des responsables politiques et même des agents de l’administration changent de camp pour se rapprocher du nouveau pouvoir. Des études universitaires ont documenté ces retournements rapides, décrits par la presse comme de la « political transhumance ». Djibo Ka incarne cette période : après avoir soutenu Diouf au second tour de 2000, il intègre le gouvernement de Wade dès 2004.

De Wade à Sall : une transhumance qui s’amplifie

Sous Abdoulaye Wade, la pratique s’installe durablement. Le pouvoir se construit autour du PDS et de la Coalition Sopi, qui agrège progressivement des formations et des personnalités aux profils très divers. La logique n’est plus seulement idéologique : elle devient électorale, territoriale, institutionnelle et parfois individuelle. En 2004, le gouvernement de Wade compte plusieurs personnalités issues d’autres sensibilités, dont Djibo Ka qui retrouve un poste ministériel.

Mais c’est sous Macky Sall que la transhumance atteint une dimension politique spectaculaire. Après sa victoire en 2012, son pouvoir s’appuie sur une coalition, Benno Bokk Yaakaar, réunissant d’anciens adversaires. Progressivement, l’APR cherche à élargir son assise et à marginaliser l’opposition. La formule attribuée à Macky Sall — « réduire l’opposition à sa plus simple expression » — devient emblématique de cette stratégie, rapportée par plusieurs observateurs en 2015.

Macky Sall défend une vision très ouverte des ralliements, rejetant le terme péjoratif de transhumant et affirmant que chacun doit être libre de rejoindre une autre formation. Cette position a suscité des débats, y compris au sein de son propre camp. L’objectif de massification politique a rendu les frontières entre majorité et opposition encore plus floues.

PASTEF : le mouvement inverse s’amorce

L’histoire récente introduit une rupture : avec la montée de PASTEF après 2019, on observe des repositionnements inverses. Des responsables politiques et des acteurs s’éloignent progressivement du régime de Macky Sall pour se rapprocher de la dynamique portée par Ousmane Sonko, puis Bassirou Diomaye Faye.

Tous les ralliements à PASTEF ne peuvent être qualifiés de transhumance au sens classique. Certains relèvent de soutiens électoraux, de rapprochements de circonstance ou d’engagements assumés. Cependant, le phénomène est réel : la perspective de l’alternance de 2024 a progressivement redessiné les lignes politiques. La victoire de Bassirou Diomaye Faye au premier tour, avec le soutien de la coalition autour de PASTEF, consacre une nouvelle recomposition du paysage politique.

2026 : KIIRAAY, un nouveau défi pour la politique sénégalaise

Le 25 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye crée officiellement KIIRAAY – Les Patriotes Républicains, issu de la transformation de la coalition « Diomaye Président ». Selon les informations disponibles, 437 partis et mouvements fusionnent pour former cette nouvelle entité, présentée comme une « maison ouverte » fondée sur l’éthique, la transparence et le principe de « servir et non se servir ».

La question centrale est désormais : comment KIIRAAY – Les patriotes républicains va-t-il gérer l’afflux de responsables, d’élus, de militants et de personnalités issus d’horizons politiques variés ?

Derrière chaque ralliement, les motivations diffèrent. Pour certains, il s’agit d’une adhésion sincère à une nouvelle vision politique et d’une volonté de transformer le pays. Pour d’autres, c’est une opportunité stratégique. Pour d’autres encore, il peut s’agir d’un moyen de solder des comptes ou de se repositionner. Il serait cependant imprudent de spéculer sur les intentions individuelles sans éléments concrets.

Ce qui compte, c’est moins la quantité des ralliements que leur qualité politique. Une organisation qui absorbe rapidement des personnalités de tous horizons risque de reproduire les mécanismes qu’elle prétend dépasser. À l’inverse, une formation capable d’accueillir sans renoncer à ses principes, d’intégrer sans diluer son identité, pourrait incarner une nouvelle culture politique.

La véritable question est donc : dans quel esprit, avec quelle philosophie, selon quelles règles et quelle stratégie KIIRAAY – Les patriotes républicains entend-il absorber cette vague de ralliements sans devenir une simple machine de massification politique ?

L’histoire politique du Sénégal enseigne une leçon : il est aisé de gagner des soutiens, mais bien plus difficile de construire une culture politique commune.