RDC : l’armée congolaise sous le feu des critiques pour son soutien à un groupe armé accusé d’atrocités
Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), des civils du territoire de Rutshuru subissent de graves exactions de la part d’un groupe armé bénéficiant du soutien des Forces armées de la RDC (FARDC). Ce collectif est accusé de meurtres, de tortures, de pillages et d’enlèvements de femmes, contraintes à l’esclavage sexuel.
Le Collectif des mouvements pour le changement-Forces de défense du peuple (CMC-FDP) s’inscrit dans la mouvance des Wazalendo, des « patriotes » en swahili, une coalition de groupes armés que l’armée congolaise utilise comme auxiliaires dans son conflit contre le Mouvement du 23 mars (M23), lui-même soutenu par le Rwanda. Le CMC-FDP mène principalement ses opérations dans le groupement de Bukombo, une zone actuellement sous le contrôle du M23.
Les résidents de Bukombo et de ses environs se retrouvent piégés entre la brutalité du M23 et celle du CMC-FDP. Leur quotidien est marqué par une souffrance indicible, particulièrement dans les zones reculées où le CMC-FDP agit en toute impunité.
Tigere Chagutah, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe
Le groupe maintient des bases dissimulées à Bukombo et cible délibérément les civils, souvent la nuit ou dans les zones où la présence du M23 est moindre. Après des affrontements avec le M23, des combattants du CMC-FDP se sont livrés à des représailles contre des individus perçus comme ayant des liens familiaux avec des membres du M23. Ces atteintes aux droits humains sont des violations flagrantes du droit international humanitaire et pourraient être qualifiées de crimes de guerre.
Tigere Chagutah, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe, a souligné que « les civils qui vivent à Bukombo ou aux alentours sont pris au piège, entre la brutalité du M23 et celle du CMC-FDP. Ce qu’ils sont contraints à endurer au quotidien est terrible, en particulier dans les zones isolées où le CMC-FDP agit en toute impunité. »
Il a également relevé que « les autorités de la RDC, bien que condamnant à juste titre les violences du M23, tendent à ignorer les exactions similaires perpétrées par les Wazalendo, y compris le CMC-FDP. En réalité, elles cautionnent ces crimes, manquant à leur devoir de protéger les civils et de poursuivre les combattants wazalendo. La communauté internationale doit exercer une pression ferme sur le gouvernement de la RDC pour qu’il mette fin sans délai à son soutien à ces groupes armés. »
Des entretiens menés à distance entre mars et avril 2026, via des applications sécurisées, ont permis de recueillir les témoignages de 16 victimes et survivantes de viols, agressions sexuelles, ainsi que de membres de familles de civils tués, violés, torturés, enlevés ou maltraités par des combattants du CMC-FDP entre juin et décembre 2025. Des informations émanant de défenseurs des droits humains ont également fait état de violences comparables attribuées à ce groupe dans la région, incluant des exécutions sommaires et des incendies de résidences.
La communauté internationale doit faire pression sur le gouvernement de la RDC pour qu’il cesse immédiatement de soutenir ces groupes armés.
Tigere Chagutah
Une correspondance a été adressée au CMC-FDP le 8 juin 2026 pour présenter ces conclusions et solliciter des explications sur la conduite de ses commandants et combattants envers les civils dans les zones sous leur contrôle. Le porte-parole du CMC-FDP, Héritier Donald Gashegu, a répondu par écrit le 16 juin 2026, niant toute responsabilité pour les violations des droits humains documentées et affirmant l’engagement du groupe « au respect des Droits Humains et à la discipline de ses combattants ».
Violences sexuelles et viols à l’encontre des femmes
Une jeune femme d’une vingtaine d’années a témoigné avoir été enlevée de son domicile en mai 2025 par des combattants du CMC-FDP, après que son mari a rejoint le M23. Elle a été retenue captive pendant trois mois. « Ils m’ont donné le choix : soit je partais avec eux, soit ils me tuaient », a-t-elle relaté.
Elle a décrit sa détention dans une maison au sein de leur camp, où on lui a présenté un commandant comme son futur « mari ». Elle était nourrie quotidiennement d’une tasse de taro et de maïs. Elle a aperçu deux autres femmes détenues, mais les combattants l’avaient menacée de mort si elle tentait de leur parler. Le commandant l’a violée à de multiples reprises. « Je pensais qu’il me tuerait si je refusais. Il venait tous les soirs [pour avoir des relations sexuelles]. » Cette femme a finalement réussi à s’échapper lors d’une attaque du M23 contre le camp du CMC-FDP.
Une autre femme de 22 ans a raconté son enlèvement en juin 2025 par des combattants du CMC-FDP, également après le départ de son mari pour le M23. Elle fut emmenée à leur base de Mudugudu, à Bukombo, et contrainte de devenir la « femme » d’un commandant. « Il a dit : ‘Si tu ne couches pas avec moi, je te tue.’ » Elle a précisé avoir vu quatre autres femmes dans le camp, toutes forcées d’être les « épouses » de combattants.
Elle a également observé des civils détenus et maltraités sur la base. « Ils prenaient des gens et les emmenaient sur la base. Si vous n’aviez rien de valeur, ils vous frappaient. Si vous aviez de la chance, ils vous laissaient tranquilles. Ils mettaient les gens dans des [cellules de détention souterraines]. Ils ont détenu des gens pour gagner de l’argent. » Ces agissements s’apparentent au crime de guerre de prise d’otage.
Cette femme a fui en octobre 2025, à la suite d’une attaque du M23 sur le camp.
Les deux victimes de violences sexuelles rencontrées ont été retenues dans des conditions s’apparentant à de l’esclavage sexuel. Elles ont déclaré avoir contracté des infections sexuellement transmissibles suite aux viols, entraînant douleurs et souffrances. Bien que ces deux femmes aient reçu des soins médicaux, de nombreuses victimes de violences sexuelles perpétrées par des groupes armés wazalendo n’ont pas accès à un soutien médical ou psychologique adéquat.
L’esclavage sexuel et les autres formes de violences sexuelles commises dans le cadre d’un conflit armé constituent de graves violations du droit international humanitaire, assimilables à des crimes de guerre. Ces actes bafouent également plusieurs droits fondamentaux, dont le droit à l’égalité, à la non-discrimination, à l’intégrité physique et le droit de ne pas être soumis à la torture ou à d’autres formes de mauvais traitements.
Le CMC-FDP a « rejeté catégoriquement » les allégations selon lesquelles ses combattants auraient violé, réduit en esclavage sexuel ou contraint des femmes à « épouser » ses commandants. Le groupe a déclaré qu’« aucune plainte, aucun signalement officiel ni aucune saisine n’ont été portés à la connaissance de nos instances disciplinaires ou judiciaires internes concernant les faits évoqués ».
Les dirigeants du CMC-FDP auraient dû être informés des violences perpétrées par leurs commandants. Leur inaction pour prévenir ou mettre fin à ces violences pourrait les rendre complices.
Maltraitances et autres violences contre les femmes
Le 20 novembre 2025, huit personnes, dont une femme enceinte et son époux, ont cherché refuge dans une bananeraie à Mashango, un village de Bukombo, lors d’échanges de tirs entre le M23 et des groupes armés locaux, probablement le CMC-FDP.
Des combattants armés les ont découvertes et ont exigé de l’huile de cuisson. « Nous leur avons dit que nous n’avions plus d’huile. Ils ont [alors] pillé tout ce qui se trouvait chez nous et ont brûlé nos maisons. L’un [des combattants] a eu pitié de moi. Il a dit : ‘Cette femme est enceinte et va bientôt accoucher, nous devons l’épargner.’ »
La victime a identifié les assaillants comme des combattants du CMC-FDP, le groupe possédant une base à Mashango, dans le groupement de Bukombo, une zone qu’il contrôlait.
Les combattants ont emmené son mari et l’ont assassiné. « Ils l’ont découpé à la machette. Tout le monde a été tué à la machette. Je suis [ensuite] allée à la recherche des corps… quand nous avons retrouvé les corps, ils étaient déjà en décomposition. » Cette femme a donné naissance à un petit garçon, seule dans la forêt, à 17h30 ce jour-là.
Une autre femme a confié avoir été violemment agressée en juillet 2025 par des combattants du CMC-FDP, un mois après que son mari ait rejoint le M23. « Quatre d’entre eux [sont arrivés] à midi, a-t-elle raconté. Deux avaient des pistolets, les deux autres des fouets. Je leur ai demandé d’avoir pitié de moi parce que j’étais enceinte. Ils ont répondu : ‘Ta grossesse, ce n’est pas notre problème ; on veut voir ton mari.’ Ils m’ont rouée de coups. Ils m’ont frappée et blessée avec un couteau. Le lendemain, j’ai fait une fausse couche. »
Le CMC-FDP a nié les allégations de pillage et d’incendie de maisons.
Homicides par vengeance et exécutions sommaires
Neuf victimes et survivantes ont rapporté que des combattants du CMC-FDP avaient tué leurs maris ou les avaient enlevées parce que leurs fils ou leurs maris avaient rejoint le M23.
Une femme de 35 ans a raconté qu’un commandant et six combattants du CMC-FDP étaient entrés chez elle à Kyahemba, un village du groupement de Bukombo, en novembre 2025. Le commandant, après être entré, lui a demandé : « As-tu laissé [le M23] recruter ton enfant ? » La femme a expliqué que son fils de 15 ans était parti sans prévenir au début du mois pour rejoindre le M23. « J’ai répondu que je ne savais pas comment il avait été recruté. À ce moment-là, il a commencé à tirer sur mon mari. » Son mari a été atteint de trois balles dans la poitrine, sous les yeux de leurs enfants de huit et six ans. Elle a appris par la suite que son fils était décédé alors qu’il faisait partie du M23.
Ils lui [mon mari] ont tiré à trois reprises dans la poitrine et dans les parties génitales. Après l’avoir abattu, ils ont pillé la maison. Ils sont repartis avec quatre chèvres, des vêtements et des marmites
Elisabeth*
Selon quatre victimes et des informations d’un défenseur des droits humains, un commandant du CMC-FDP basé à Kyahemba était impliqué dans la détention ou l’homicide de leurs proches.
Elisabeth*, une autre femme, a déclaré que six combattants du CMC-FDP, dont quatre étaient d’anciens voisins, étaient venus chez elle en novembre 2025, à la recherche de son mari. « Ils nous ont dit de quitter la maison. Ils ont dit : ‘Vous collaborez avec le [M23]…’ Ils se sont comportés comme si [mon mari] était de mèche avec le M23. Ils lui ont tiré à trois reprises dans la poitrine et dans les parties génitales. Après l’avoir abattu, ils ont pillé la maison. Ils sont repartis avec quatre chèvres, des vêtements et des marmites. »
Dans sa réponse, le CMC-FDP n’a pas détaillé les mesures prises pour enquêter sur les allégations d’homicides de civils par ses combattants, affirmant ne pas disposer d’informations suffisantes pour de telles enquêtes.
Extorsion et menaces
Avant l’arrivée du M23 dans la région, le CMC-FDP imposait aux habitants une forme d’« impôt » appelée lala salama (« dormir paisiblement » en swahili), prétendument destinée à financer la protection des civils. Une victime a témoigné que son mari avait rejoint le M23 par lassitude de ces extorsions.
Innocent*, travaillant à Kyahemba, a été approché à trois reprises par des combattants du CMC-FDP depuis que son fils a rejoint le M23 en août 2025, lui demandant de l’argent pour cette raison. Il leur a versé 300 dollars des États-Unis. « À chaque fois, ils me disaient de faire en sorte que mon fils rejoigne leur groupe. J’ai dit que ce n’était pas moi qui l’avais emmené là-bas. Comment j’allais le retrouver ? À chaque fois qu’ils venaient, ils me frappaient. Ils ont brûlé trois maisons, la mienne et deux autres. Ils ont dit qu’ils me tueraient si je ne leur donnais pas d’argent. »
Justine*, une femme de 20 ans, a raconté que son mari avait fui en juillet ou août de l’année précédente, sans prévenir. En septembre, des combattants du CMC-FDP sont venus chez elle. « Je ressemble à une Tutsi. [Les combattants du CMC-FDP] ont forcé la porte, sont entrés et m’ont fouettée une fois dans le dos et une fois sur la poitrine. Ils m’ont attaché les mains. Ils m’ont dit : ‘Dis-nous où est ton mari.’ » Comme elle ignorait où il se trouvait, ils lui ont fait comprendre qu’ils la conduiraient à l’un des commandants militaires du CMC-FDP, laissant entendre qu’il la forcerait à révéler l’emplacement de son mari.
À chaque fois qu’ils venaient, ils me frappaient. Ils ont brûlé trois maisons, la mienne et deux autres. Ils ont dit qu’ils me tueraient si je ne leur donnais pas d’argent
Innocent*
En chemin, l’un des combattants l’a aidée à s’échapper. « Je portais un enfant et le combattant a eu pitié du bébé. Il a dit : ‘Si tu passes par ici, ils vont te tuer.’ »
Justine pensait que la peur avait poussé son mari à rejoindre le M23. Elle a expliqué qu’en juillet ou août, le M23 avait menacé son mari en ces termes : « [Tu] es un Tutsi du Rwanda, et tous les Tutsis qui ne rejoignent pas le M23 seront décapités. »
Le CMC-FDP a déclaré n’avoir « ni politique ni pratique consistant à exiger des rançons ou des paiements auprès des proches de ceux là ayant rejoint le M23 ou d’un quelconque autre mouvement ennemi. Si des cas isolés de comportements contraires à nos principes existaient, nous serions les premiers intéressés à en connaître les auteurs afin que les mesures appropriées soient prises conformément aux règles de discipline et aux exigences de la justice. »
Les dirigeants du CMC-FDP auraient dû être au courant de ces pratiques d’extorsion et de rançon. Il était de leur responsabilité d’enquêter et de demander des comptes aux combattants impliqués. Leur inaction, s’ils étaient informés, pourrait les rendre complices.
Soutien de l’armée congolaise au CMC-FDP
En mai 2023, la RDC a promulgué une loi instituant la Réserve armée de la défense, prévoyant l’intégration de certains groupes armés locaux, dont le CMC-FDP, au sein de l’armée congolaise. Ces forces supplétives sont destinées à combattre le M23.
Les FARDC apportent une aide financière et matérielle, notamment en armes et munitions, à ces groupes armés. En décembre 2025, le ministre des Finances de la RDC a révélé à la Commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale que l’État versait 4 millions de dollars des États-Unis par mois aux groupes wazalendo.
Selon un document interne du gouvernement militaire du Nord-Kivu, obtenu par Ebuteli, un centre de recherche congolais, le CMC-FDP a reçu plus de 100 000 cartouches et plus de 100 roquettes de 40 millimètres des FARDC entre fin 2023 et début 2024.
Il est inacceptable que l’armée congolaise continue à soutenir les combattants du CMC-FDP en dépit des terribles atteintes aux droits humains qu’ils infligent aux civil·e·s
Tigere Chagutah
En juillet 2024, l’Union européenne a sanctionné le commandant en chef du CMC-FDP, Dominique « Domi » Kamanzi Ndaruhutse, pour avoir « commis des actes qui constituent de graves violations des droits humains et atteintes à ces droits ». Cet homme a milité au sein de divers groupes nyatura (« frapper fort » en kinyarwanda) pendant plus d’une décennie et a, selon le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC, collaboré avec les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), particulièrement dans le groupement de Bwito (territoire de Rutshuru). Les FDLR sont un groupe armé d’opposition opérant dans l’est de la RDC, composé de combattants rwandais et congolais. Leurs rangs incluent d’anciens membres des Interahamwe et d’anciens soldats rwandais responsables du génocide de 1994, ainsi que des combattants n’ayant pas participé à ces événements.
Tigere Chagutah a qualifié d’« inacceptable que l’armée congolaise continue à soutenir les combattants du CMC-FDP en dépit des terribles atteintes aux droits humains qu’ils infligent aux civils ». Il a ajouté : « Le groupe se livre à des violences effrénées depuis des années. Il faut que les autorités congolaises mettent fin immédiatement à la collaboration avec le CMC-FDP et les autres groupes wazalendo commettant des exactions, ainsi qu’à l’appui qu’elles leur prêtent, et qu’elles les amènent à rendre des comptes. »
* Des pseudonymes sont utilisés afin de protéger l’identité des personnes interrogées, pour des raisons de sécurité et de confidentialité.