RDC : Félix Tshisekedi lance un dialogue national aux contours inédits

Face aux multiples défis sécuritaires, politiques et sociaux qui ébranlent la République démocratique du Congo depuis des années, le président congolais Félix Tshisekedi a dévoilé, le jeudi 27 août, l’instauration d’un « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ». Cette initiative, attendue, se veut une réponse structurée aux crises persistantes.

Dans son allocution à la nation, le chef de l’État a souligné la singularité de ce processus, le distinguant des précédents dialogues politiques. Son originalité réside notamment dans son approche décentralisée : « Ce Dialogue national se distinguera d’abord par son ancrage territorial : il ne commencera pas à Kinshasa, mais au cœur de nos 26 provinces, de nos territoires et de nos communautés », a-t-il précisé.

Le président congolais Félix Tshisekedi s'exprime lors d'une conférence de presse à l'Élysée, à l'occasion d'une visite à Paris, en France, le 30 avril 2024.

Le président congolais a clairement exprimé sa volonté de bâtir un dialogue « conçu par les Congolais et pour les Congolais », visant à identifier les racines profondes des crises récurrentes qui fragilisent la nation. Si cette annonce a été bien accueillie par certains acteurs de la société civile, plusieurs figures de l’opposition ont rapidement formulé des réserves, estimant que le format proposé était insuffisant ou inadapté au contexte actuel.

Un dialogue enraciné dans les provinces

Une intersection plein de monde à Goma

Le processus débutera par une série de consultations approfondies dans les 26 provinces de la RDC, avant de culminer lors d’assises nationales à Kinshasa. Ces forums provinciaux rassembleront une large palette d’acteurs, incluant élus nationaux et provinciaux, représentants des partis de la majorité et de l’opposition, membres de la société civile, chefs coutumiers, responsables religieux, ainsi que des figures du monde économique, universitaire et scientifique.

L’objectif central de ces rencontres est de permettre à chaque province d’établir un diagnostic franc et détaillé de ses propres défis. Le chef de l’État a précisé : « Chaque province établira, en toute franchise, son propre diagnostic : les causes de l’insécurité, les conflits fonciers et coutumiers, les tensions communautaires, les insuffisances administratives, les inégalités, les obstacles au développement et les réformes jugées nécessaires. » Les conclusions de ces consultations locales serviront ensuite de base aux discussions des assises nationales à Kinshasa.

Deux ordonnances pour encadrer le processus

Félix Tshisekedi a également annoncé la signature imminente de deux ordonnances présidentielles. La première aura pour mission de créer un comité d’organisation, dont la tâche sera de préparer l’ensemble des aspects administratifs, logistiques et matériels du dialogue, en assurant les conditions nécessaires à sa bonne tenue.

La seconde ordonnance convoquera officiellement le dialogue et détaillera les modalités de représentation des participants, les différentes étapes du processus, ainsi que les mécanismes de suivi de la mise en œuvre des recommandations qui en découleront. Le président a indiqué que l’ensemble des travaux devrait s’étendre sur une période maximale de trois mois, avec l’adoption d’un « pacte national » et la mise en place d’un mécanisme permanent de suivi des engagements pris à l’issue des assises.

Les limites infranchissables fixées par Tshisekedi

Félix Thisekedi regardant et pointant du doigt son audience

Le président congolais a également établi des « lignes rouges » claires, considérées comme non négociables. Il a fermement insisté sur le fait que ce dialogue ne saurait être perçu comme un cadre de partage du pouvoir. « Nous avons trop souvent répondu aux crises par le partage du pouvoir plutôt que par la consolidation de l’État », a-t-il affirmé.

Félix Tshisekedi a formellement exclu toute remise en question des institutions issues des élections de 2023, insistant sur le respect de l’ordre constitutionnel. Une autre limite essentielle concerne la participation des groupes armés. « Nul ne sera exclu en raison de ses opinions, de ses critiques, de son appartenance politique, de son origine provinciale, de sa langue, de son ethnie ou de sa religion. Mais nul ne peut prétendre s’asseoir à la table de la nation tout en prenant les armes contre elle », a déclaré le président. Cette position exclut de facto les mouvements armés opérant dans l’est du pays, y compris l’AFC/M23, même si les négociations menées à Doha se poursuivent. Le président a néanmoins garanti que ce dialogue national ne remplacerait pas les initiatives diplomatiques régionales et internationales en cours.

Claudel Lubaya : un « rendez-vous manqué »

L’opposant Claudel Lubaya a exprimé une critique acerbe du discours présidentiel sur le réseau social X. Il a jugé que le chef de l’État n’avait fait preuve « Ni hauteur de vue, ni conscience de la gravité du moment, ni réponses à la mesure de la crise », estimant que les réponses apportées n’étaient pas à la hauteur des défis nationaux.

L’ancien député a qualifié l’annonce présidentielle de « rendez-vous manqué avec l’histoire », considérant que le dialogue proposé ne répondait pas aux attentes d’une grande partie des Congolais. Pour Claudel Lubaya, le désaccord ne porte pas sur la forme, mais sur le fond : « Le point de désaccord, c’est le fond. Ce n’est pas la forme », a-t-il précisé dans les médias congolais. Il a même suggéré que ce dialogue risquait davantage de servir les intérêts de la coalition au pouvoir que de créer un véritable espace de concertation nationale.

Christian Mwando s’interroge sur l’inclusivité

Christian Mwando Nsimba Kabulo

Le député d’opposition Christian Mwando Nsimba, membre éminent du parti Ensemble pour la République, a également fait part de ses préoccupations. Selon lui, le format présenté par le président Tshisekedi ne semble pas apte à résoudre la crise actuelle. « Ce que propose le président Tshisekedi est une vaste kermesse qui ne va pas mettre un terme au conflit », a-t-il affirmé.

Christian Mwando s’est notamment interrogé sur l’absence du terme « inclusif » dans l’allocution présidentielle, une notion pourtant souvent mise en avant lors des discussions antérieures sur un dialogue national. L’opposant a également soulevé la question de la coexistence entre ce nouveau cadre de concertation et le processus de Doha, spécifiquement dédié aux pourparlers avec l’AFC/M23.

Jean-Claude Katende soutient certaines orientations

En contraste avec les critiques de l’opposition, Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO), a accueilli favorablement plusieurs aspects du discours présidentiel. Dans un message publié sur X, l’avocat et défenseur des droits humains a particulièrement salué le refus catégorique d’un partage du pouvoir. « Je souscris au discours du président Félix Tshisekedi sur le dialogue dans la mesure où il a clairement exclu tout partage du pouvoir », a-t-il écrit.

Jean-Claude Katende a également exprimé sa satisfaction quant à l’importance accordée à la participation citoyenne et aux mécanismes visant à assurer le suivi des résolutions adoptées. Il a toutefois appelé à la vigilance, ajoutant : « Je suis satisfait de l’intervention du président avec l’espoir que tout ce qu’il a dit sera observé et que ce n’est pas de la démagogie. »

Un test politique majeur pour le pouvoir

Deux militants de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel, scandent des slogans en l'honneur du président Félix Tshisekedi à Kinshasa, le 27 mars 2026.

L’annonce de ce dialogue ouvre une nouvelle phase politique cruciale pour la RDC, un pays toujours confronté à une crise sécuritaire persistante dans sa région orientale et à de nombreuses tensions politiques internes. Pour le gouvernement, le défi majeur sera de convaincre les forces politiques, la société civile et les diverses composantes du pays que ce processus est à même de générer des résultats tangibles et durables.

Du côté de l’opposition, la question demeure de savoir si ce dialogue constituera un véritable cadre de concertation nationale ou s’il sera perçu comme une initiative principalement orchestrée par le camp présidentiel. Les prochaines ordonnances annoncées par Félix Tshisekedi devraient apporter des éclaircissements essentiels sur la composition du comité préparatoire et les modalités précises de participation aux futures assises nationales.