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Quand l’uniforme cherche à faire taire la plume : au Burkina, l’information sous redressement

Publié le 16 août 202625 septembre 2026 ParZara Hassane
L’image a de quoi faire tressaillir n’importe quel défenseur des libertés fondamentales. Près de Ouagadougou, plus de quarante journalistes burkinabè ont récemment achevé plusieurs jours d’une formation militaire présentée comme un stage de « patriotisme ». Derrière cet enrobage sémantique lisse se cache une réalité bien plus sombre : sous couvert d’incitation au civisme, c’est une véritable tentative de rééducation et de mise au pas de la presse libre qui s’organise. Que reste-t-il de la liberté d’expression lorsqu’un reporter est traîné, sous la contrainte directe ou sous une pression à peine voilée, dans un camp militaire pour apprendre ce qu’il a le droit de dire ou de taire ? Au Burkina Faso, le travail d’investigation et la retransmission fidèle du quotidien des populations font désormais figure de fautes graves. Dire ce qui se passe réellement sur le terrain les failles sécuritaires, les abus ou la détresse des civils expose désormais à l’accusation de « trahison » ou de « manque de patriotisme ». En envoyant les professionnels de l’information dans des centres de redressement qui ne disent pas leur nom, le régime en place ne cherche pas à former des citoyens éclairés, mais à fabriquer des relais de propagande dociles. Cette stratégie de l’alignement forcé révèle une dérive inquiétante. Nous ne sommes plus seulement face à un régime militaire gérant une crise sécuritaire complexe, mais devant l’émergence d’un pouvoir suprême qui cherche à imposer une forme de monarchie absolue sur tous les plans. En confisquant le débat public et en verrouillant le droit d’informer, le pouvoir s’érige en seul détenteur de la vérité nationale. Pourtant, un journalisme aligné sur les diktats du pouvoir n’est plus du journalisme. Réduire les reporters au silence ou les forcer à porter l’uniforme intellectuel de la pensée unique n’a jamais résolu une crise nationale. Au contraire : lorsque la presse est muselée, ce sont les citoyens que l’on prive de repères, laissant toute la place aux rumeurs et à l’arbitraire. Si le patriotisme consiste aujourd’hui à fermer les yeux sur la réalité pour ne pas déplaire au souverain, alors c’est la démocratie burkinabè tout entière qui se retrouve au pas de charge. Mais au-delà du symbole, cette démarche pose une question essentielle : à qui appartient l’information en période de crise ? À l’État, qui peut légitimement communiquer sur les opérations militaires et protéger certaines informations sensibles, ou à la société, qui conserve le droit de connaître la réalité de ce qu’elle traverse ? La frontière entre secret nécessaire à la sécurité nationale et contrôle politique de l’information ne peut pas être effacée au nom de l’urgence. Un État confronté au terrorisme peut demander aux médias de respecter certaines règles de prudence. Il peut protéger les identités des militaires, éviter la diffusion de renseignements opérationnels ou rappeler les obligations professionnelles liées à la sécurité. Mais ces impératifs ne devraient pas devenir un prétexte pour transformer le journaliste en auxiliaire du pouvoir. La sécurité nationale ne peut pas être confondue avec la sécurité politique du régime. C’est précisément là que le concept de « patriotisme » mérite d’être interrogé. Aimer son pays ne signifie pas nécessairement applaudir ceux qui le gouvernent. Un journaliste peut être profondément attaché au Burkina Faso et, précisément pour cette raison, enquêter sur les difficultés rencontrées par les populations, documenter les déplacements de civils, interroger les autorités et révéler les dysfonctionnements qui fragilisent l’État. Dans une démocratie, le journaliste n’est pas chargé de protéger l’image du gouvernement. Il est chargé de rechercher les faits et de les porter à la connaissance du public, dans le respect de ses obligations professionnelles. Le pouvoir peut contester une information, produire des preuves contradictoires ou saisir les mécanismes prévus par la loi ; il ne devrait pas définir à l’avance ce que la presse doit penser. Le danger d’une presse domestiquée dépasse d’ailleurs largement le sort des journalistes eux-mêmes. Lorsque les médias officiels ou privés n’osent plus publier certaines informations, le vide ainsi créé n’est jamais réellement vide. Il est rapidement occupé par les rumeurs, les réseaux sociaux, les informations invérifiées et les récits clandestins. En voulant contrôler le discours public, un pouvoir peut donc paradoxalement affaiblir la confiance qu’il prétend restaurer. La confiance des citoyens ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, la contradiction et la possibilité de vérifier les déclarations officielles. Une population qui sait qu’un événement peut être rapporté librement est davantage en mesure de distinguer une information fiable d’une rumeur. À l’inverse, lorsque certaines vérités deviennent dangereuses à raconter, le doute s’installe partout. Il existe également une contradiction fondamentale dans l’idée même de « rééduquer » les journalistes au patriotisme. Le métier repose précisément sur la capacité à poser des questions inconfortables. Un reporter qui ne peut plus enquêter sur les décisions publiques, demander des comptes aux responsables ou confronter les discours officiels aux réalités vécues par les citoyens cesse progressivement d’être un contre-pouvoir. Or, dans un contexte marqué par les violences armées, les déplacements de populations et les difficultés économiques, le besoin d’une information indépendante devient encore plus important. Plus une société traverse une période de crise, plus elle a besoin de journalistes capables de vérifier les faits, de donner la parole aux victimes, de contextualiser les événements et d’examiner les décisions prises en son nom. La militarisation du métier journalistique soulève donc une autre interrogation : peut-on demander à celui qui doit observer le pouvoir de fonctionner selon les mêmes réflexes que celui qui exerce le pouvoir ? L’armée obéit à une logique de commandement, de discipline et de confidentialité. Le journalisme obéit à une logique différente : vérification, contradiction, indépendance éditoriale et responsabilité devant le public. Mélanger ces deux fonctions risque de créer une confusion dangereuse entre l’obéissance militaire et la liberté professionnelle. Il faut aussi mesurer le précédent qu’une telle pratique peut créer. Aujourd’hui, ce sont les journalistes qui sont sommés de démontrer leur patriotisme. Demain, quelles autres professions pourraient être soumises au même examen idéologique ? Les universitaires, les magistrats, les artistes, les associations, les chercheurs ou les défenseurs des droits humains pourraient-ils eux aussi être considérés comme insuffisamment patriotes lorsqu’ils critiquent une décision gouvernementale ? Une démocratie solide ne se mesure pas uniquement à la capacité du pouvoir à mobiliser la population derrière un discours national. Elle se mesure également à sa capacité à supporter la contradiction sans transformer chaque critique en acte d’hostilité. L’histoire politique enseigne d’ailleurs que les régimes qui cherchent à contrôler totalement l’information finissent rarement par maîtriser la réalité. Ils peuvent contrôler les médias, imposer des récits officiels et intimider certains professionnels. Ils ne peuvent cependant pas supprimer durablement les faits. Ceux-ci continuent de circuler par les témoignages, les réseaux sociaux, les diasporas et les médias étrangers. Le véritable enjeu est donc moins de savoir comment imposer une parole unique que de créer les conditions permettant à une information fiable de circuler. Dans un pays en guerre contre des groupes armés, la responsabilité des journalistes est immense. Mais celle du pouvoir l’est tout autant : il doit protéger les citoyens sans transformer la protection du territoire en justification permanente de la restriction des libertés. Le patriotisme ne devrait jamais devenir un permis de censurer. Il ne devrait pas davantage servir à distinguer les « bons » citoyens de ceux qui posent des questions. Un journaliste qui révèle une faiblesse de l’État ne trahit pas nécessairement son pays ; il peut au contraire contribuer à empêcher cette faiblesse de devenir une catastrophe. C’est pourquoi la question burkinabè dépasse aujourd’hui les seuls journalistes concernés par cette formation. Elle touche au modèle de société que le pays souhaite construire. Veut-on une société où l’information doit d’abord obtenir l’approbation du pouvoir, ou une société où l’État accepte que la vérité puisse parfois être inconfortable ? Si le patriotisme consiste aujourd’hui à fermer les yeux sur la réalité pour ne pas déplaire au souverain, alors c’est la démocratie burkinabè tout entière qui se retrouve au pas de charge. Mais si le patriotisme signifie défendre son pays avec honnêteté, alors le journaliste doit conserver le droit de regarder la réalité en face, même lorsque cette réalité dérange ceux qui gouvernent.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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