Skip to content

Sahel Voice

Actualités et analyses francophones du Sahel, pour mieux comprendre les transformations de la région.

  • Accueil
  • Guides
  • Études de cas
  • Analyses
  • Opinions
  • Chronique
  • Basculer la recherche

Pénurie de tests VIH au Maroc : le paradoxe des marchés publics face à la production locale

Publié le 8 juin 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Il y a quelque chose de frappant dans la situation actuelle au Maroc : des structures de santé publiques se retrouvent sans tests rapides de dépistage du VIH pendant parfois plus d’un an, des patients sont renvoyés chez eux sans avoir pu se faire dépister, tandis que des fabricants marocains ont des kits prêts à être livrés en quelques jours. Cette pénurie, signalée par plusieurs professionnels de santé et confirmée par des témoignages de patients, ne relève pas seulement d’un problème logistique. Elle révèle une défaillance plus profonde dans le système des marchés publics de santé, où la préférence nationale, pourtant inscrite dans la loi, reste lettre morte.

Écoutez cet articleEnviron 10 min

Le droit marocain est pourtant clair. Le décret n° 2.22.431, qui régit les marchés publics, prévoit un mécanisme de préférence nationale. Il stipule que les spécifications techniques d’un appel d’offres doivent être définies en fonction de la performance et de l’usage, et non en référence à une marque, une origine ou un brevet spécifique. La violation de ce principe est, selon Abdelhay Rhorba, professeur à l’Université Hassan II de Casablanca et spécialiste en droit administratif des marchés publics, juridiquement caractérisable.

« L’insertion de conditions techniques excessivement précises ou l’exigence de certifications détenues uniquement par un concurrent donné constitue une violation du principe d’égalité des chances », explique-t-il, « et peut relever d’un détournement de pouvoir. » Les juridictions administratives marocaines, ajoute-t-il, évaluent ce genre de situation selon un critère simple : l’effet d’exclusion injustifié. Autrement dit, si un cahier des charges, même formellement correct, aboutit à écarter les producteurs locaux, il peut être contesté.

Des recours existent : un recours gracieux devant la Commission nationale de la commande publique avant la conclusion du marché, puis une saisine des juridictions administratives dans un délai de soixante jours. En cas de soupçons de corruption, les dispositions du droit pénal marocain sur le trafic d’influence peuvent également être invoquées.

Encore faut-il avoir les moyens de se battre contre une administration.

Sur le terrain, la réalité que décrivent les acteurs du secteur est sans détour. Les cahiers des prescriptions spéciales (CPS), ces documents techniques qui fixent les exigences d’un marché, sont rédigés, selon plusieurs sources concordantes, à partir de produits étrangers déjà utilisés, ce qui perpétue d’anciens marchés sans tenir compte des nouvelles capacités de production nationale.

Un fabricant marocain de dispositifs médicaux, qui s’exprime sous couvert d’anonymat, décrit une situation kafkaïenne. Son laboratoire commercialise ses produits dans plusieurs pays africains, mais ne pèse que moins de 2% du marché public marocain dans son segment. « Les CPS doivent être établis à base de produits marocains, chose qui n’est pas faite aujourd’hui », explique-t-il.

Lorsqu’un acteur du secteur demande un éclaircissement au maître d’ouvrage pour signaler qu’un appel d’offres est orienté vers un produit étranger, la réponse est souvent le silence. Ou l’inaction. Le marché public reste inchangé.

Et la contradiction ne s’arrête pas aux portes du ministère de la Santé. Elle remonte jusqu’au cœur du gouvernement. Alors que le ministère des Finances a récemment relevé les droits de douane sur certains dispositifs médicaux importés pour encourager la production nationale, le ministère de la Santé continue, selon des sources sectorielles, d’acheter des produits importés plus chers, ignorant des équivalents locaux disponibles à des prix compétitifs.

Contactée, la Direction d’approvisionnement en médicaments et produits de santé du ministère de la Santé apporte sa lecture de la situation. Elle affirme agir « dans le strict respect du cadre réglementaire en vigueur » et précise que les appels d’offres sont « ouverts à l’ensemble des opérateurs répondant aux conditions requises, avec une attention particulière portée aux opérateurs établis au Maroc ». Une nuance s’impose toutefois : le ministère précise que cette exigence concerne l’implantation des sociétés et non l’origine de fabrication des produits. Autrement dit, un importateur domicilié au Maroc est traité à égalité avec un fabricant marocain.

Le cas du test VIH est particulièrement éloquent. Selon des informations recueillies, une rupture de stock aurait duré plus d’un an dans certaines structures. Le ministère confirme, dans sa réponse écrite, que « des tensions ponctuelles ont effectivement pu être constatées dans certaines structures de santé », les attribuant à « des délais liés aux procédures d’achat public et des perturbations affectant les chaînes d’approvisionnement à l’échelle internationale ». Des appels d’offres seraient actuellement en cours pour sécuriser l’approvisionnement et des « alternatives complémentaires » sont à l’étude.

Une explication qui laisse plusieurs observateurs du secteur sceptiques. Si des producteurs locaux disposent de stocks disponibles et de produits homologués, pourquoi des ruptures ont-elles pu s’étaler sur plusieurs mois sans qu’ils soient sollicités en urgence ?

Sur la question du gré à gré, le ministère est formel : « Aucun recours à des procédures de gré à gré n’a été effectué dans ce cadre. » Les procédures d’acquisition de 2025 auraient été conduites « exclusivement à travers des appels d’offres, dans le strict respect de la réglementation en vigueur ». Une affirmation qui contredit directement les informations rapportées par plusieurs sources proches du dossier. En l’absence de documents officiels rendus publics, il n’est pas possible de trancher à ce stade.

Le recours au gré à gré n’est légal que dans des conditions limitées : urgence extrême imprévisible, exclusivité technique justifiée ou échec d’un appel d’offres. Le décret n° 2.22.431 exige une motivation écrite et la preuve de l’absence d’alternative, rappelle Abdelhay Rhorba. « À défaut, le recours à cette procédure est considéré comme illégal. »

Souveraineté sanitaire : un idéal encore lointain

Derrière la question des marchés publics, c’est celle de la souveraineté sanitaire du Maroc qui se pose avec acuité. Le professeur Jaafar Heikel, infectiologue réputé, apporte une nuance importante : l’absence de tests rapides ne signifie pas l’incapacité totale à diagnostiquer. Les laboratoires publics et privés peuvent, dans la plupart des cas, effectuer des analyses biologiques classiques. Mais la valeur des tests rapides est ailleurs : dans leur accessibilité, leur rapidité et leur capacité à toucher des populations qui ne fréquentent pas les structures classiques.

« Des ONG comme OPALS ou l’ALCS jouent un rôle extrêmement important dans le dépistage du VIH au Maroc », souligne-t-il. « Elles ont besoin de ces tests pour atteindre des personnes qui n’iraient peut-être pas dans un laboratoire. » L’interruption de leur approvisionnement n’est donc pas sans conséquence sur la riposte de terrain.

Sur la question de la production nationale, le professeur Heikel est clair : « Lorsque ces tests fabriqués localement sont validés par les structures de l’État, c’est très intéressant pour le pays, pour des raisons financières d’abord et parce que cela permet d’aller vers la souveraineté sanitaire. »

2030 en péril ?

Le Maroc a adhéré aux objectifs 95-95-95 de l’ONUSIDA : 95% des personnes vivant avec le VIH doivent connaître leur statut, 95% des personnes diagnostiquées doivent être sous traitement et 95% des personnes traitées doivent avoir une charge virale indétectable. Ces cibles visent à mettre fin au sida comme menace de santé publique d’ici 2030. Des ambitions qui reposent précisément sur un dépistage large, rapide et accessible.

« Lorsqu’il n’y a pas de test, moins d’individus sont dépistés et la maladie a plus de chances de proliférer », résume un fabricant. Le professeur Heikel partage ce constat : « On atteindra les objectifs 95-95-95 plus rapidement si nous avons des tests rapides et une production nationale validée. »

Le ministère de la Santé affirme pour sa part demeurer « pleinement mobilisé afin d’assurer la continuité des services de dépistage ». Une mobilisation que les acteurs du secteur attendent de voir se traduire dans les faits et dans les cahiers des prescriptions spéciales.

Aujourd’hui, les sources n’hésitent plus à formuler leurs questionnements à voix haute : certains membres des commissions de conformité et de validation des appels d’offres agiraient-ils pour protéger leurs propres intérêts, ou ceux de fournisseurs étrangers établis, au mépris des directives ministérielles ?

Un investisseur qui développe un produit validé, répond à un marché et se retrouve systématiquement écarté ne le fera pas éternellement. Le risque est simple : décourager l’investissement dans la production nationale au moment précis où le Maroc en a le plus besoin. Et continuer à acheter à l’étranger ce que le pays est capable de fabriquer lui-même.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

Flux de la rubrique :
ActualitésDernières actus
Actualités

Navigation

Previous Post: Salmata Sawadogo, icône de l’excellence féminine aux Mousso d’Or 2026 au Burkina Faso
Next Post: Niamey : la fondation Mohammed VI des ouléma africains promeut un islam modéré au Sahel

Archives

  • octobre 2026
  • septembre 2026
  • août 2026
  • juillet 2026
  • juin 2026
  • mai 2026
  • avril 2026
  • mars 2026
  • février 2026
  • janvier 2026
  • décembre 2025
  • novembre 2025
  • octobre 2025
  • septembre 2025
  • août 2025
  • juillet 2025
  • juin 2025
  • mai 2025
  • avril 2025
  • mars 2025
  • février 2025
  • janvier 2025
  • novembre 2024
  • octobre 2024
  • septembre 2024
  • août 2024
  • juillet 2024
  • juin 2024
  • mai 2024
  • mars 2024
  • février 2024
  • octobre 2023
  • août 2023
  • mai 2023
  • avril 2023
  • mars 2023
  • janvier 2023
  • octobre 2022
  • septembre 2022
  • mai 2022
  • mars 2022
  • août 2021
  • juin 2021
  • mai 2021
  • octobre 2020
  • septembre 2020
  • juin 2020
  • novembre 2019
  • juillet 2018
  • décembre 2014

Catégories

  • A la Une
  • Actualités
  • AES
  • Analyses
  • Chronique
  • Culture
  • Économie
  • Épinglé
  • Études de cas
  • Guides
  • International
  • Lifestyle
  • Actualités
  • Opinions
  • Politique
  • Sécurité & Défense
  • Société

Articles récents

  • Accord Bénin-émirats : l’exonération douanière de 3 000 produits sous les projecteurs économiques
  • Espagne : la collision de trains près de Tolède secoue la nation et interroge la sécurité ferroviaire
  • Mali : quand les exactions militaires alimentent la crise humanitaire et menacent la stabilité
  • Mali : ce que devient l’élite politique après l’étouffement militaire et ses conséquences
  • Sommet Russie-afrique 2026 : le Mali sous les projecteurs, l’AES face à ses silences diplomatiques

Commentaires récents

Aucun commentaire à afficher.

Copyright © 2026 Sahel Voice.

Propulsé par WordPress

Sahel Voice

Actualités et analyses francophones du Sahel, pour mieux comprendre les transformations de la région.

À propos Contact Politique de confidentialité Mentions légales

© 2026 Sahel Voice — Tous droits réservés.

https://sahelvoice.com