Le Mali vit un tournant judiciaire sans précédent avec la publication d’un rapport accablant qui révèle l’ampleur des crimes de guerre commis contre les civils entre 2023 et 2025. Une enquête minutieuse dresse un constat accablant : des forces maliennes et des combattants étrangers auraient systématiquement ciblé des populations innocentes, transformant des régions entières en zones de non-droit.
Des preuves accablantes dans trois régions clés
Le document s’appuie sur des témoignages recueillis auprès de 119 réfugiés maliens, principalement originaires de Ségou, Mopti et Tombouctou. Les investigations révèlent au moins 34 civils tués lors d’opérations militaires, mais aussi des actes de torture, des disparitions forcées et des destructions de biens. Ces exactions, attribuées à des militaires maliens en collaboration avec le groupe Wagner avant son remplacement par l’Africa Corps en 2025, dessinent un tableau d’une violence organisée.
Des frappes de drones aux conséquences meurtrières
Parmi les cas les plus documentés figurent deux frappes de drones menées en 2025 dans la région de Tombouctou. La première, survenue le 16 mars, aurait fait 16 morts et 7 blessés dans un marché d’Ejdeir. L’organisation souligne l’absence de preuve d’une présence militaire à cet endroit au moment de l’attaque, mettant en doute la version officielle des autorités maliennes qui affirmaient cibler des « réunions de terroristes ».
Des communautés entières prises pour cibles
Les populations pastorales, notamment les communautés Peules, arabes et touarègues, sont particulièrement vulnérables. Amnesty dénonce un phénomène de stigmatisation collective : des villages entiers sont accusés de complicité avec les groupes armés simplement en raison de leur présence dans des zones contrôlées par les insurgés. Cette généralisation met en péril la survie de familles entières, contraintes à l’exode ou aux représailles.
L’ombre des bases militaires et des méthodes barbares
Les enquêtes révèlent également un système de torture méthodique dans des installations militaires. Des détenus auraient subi des traitements inhumains : suspension par les bras, simulations de noyade, électrocutions et coups portés avec des objets métalliques. Quinze hommes interrogés par Amnesty décrivent des sévices commis principalement par des membres de l’Africa Corps, parfois en présence de militaires maliens. Cinq personnes seraient décédées des suites de ces violences ou de conditions de détention indignes.
Un nouveau visage pour les mercenaires russes
Avec le remplacement de Wagner par l’Africa Corps en juin 2025, la Russie a officiellement pris les rênes des opérations militaires au Mali. Cependant, la structure de cette nouvelle entité soulève des questions cruciales : quel contrôle exercer sur ses membres ? Amnesty exige des autorités maliennes une clarification immédiate sur les mécanismes de responsabilité en cas de violations du droit international. Le changement de nom ne doit pas servir de paravent à l’impunité.
Le droit international humanitaire bafoué
Le rapport rappelle une évidence trop souvent ignorée : la lutte contre les groupes armés ne peut justifier aucune exaction contre les civils. Les frappes aveugles, les détentions arbitraires et les actes de torture constituent des crimes de guerre condamnés par les conventions internationales. Les autorités maliennes, qui multiplient les opérations militaires sous prétexte de sécurité, se retrouvent désormais face à leurs responsabilités.
L’impunité en question : justice ou complicité ?
Amnesty a transmis ses conclusions aux autorités maliennes dès août 2026, sans obtenir de réponse à ce jour. L’organisation exige l’ouverture d’enquêtes « effectives et impartiales », mais le retrait du Mali du Statut de Rome en juin 2026 complique la donne. La Cour pénale internationale conserve cependant sa compétence sur les crimes commis pendant la période de sa juridiction. Reste à savoir si Bamako acceptera de coopérer, ou si l’impunité deviendra la norme.
Un conflit où tous les camps sont responsables
Si le rapport concentre son attention sur les exactions des forces gouvernementales et de leurs alliés, Amnesty tient à rappeler que les groupes armés ont également commis des atrocités : homicides illégaux, enlèvements et violences systémiques. Cette équation complexe place les civils au cœur d’un conflit multi-acteurs, où la survie dépend souvent du hasard des alliances locales.
Une crise humanitaire qui s’aggrave
Au-delà des violations des droits humains, la situation sur le terrain se dégrade chaque jour davantage. Plus de 2 000 écoles sont fermées dans le pays, privant des générations d’enfants d’un avenir. Les villages se vident de leurs habitants, les familles sont dispersées, et l’insécurité rend toute reconstruction impossible. La lutte contre les groupes armés, bien que nécessaire, ne suffit plus : c’est une approche globale et protectrice qu’il faut désormais adopter.
Le rapport d’Amnesty agit comme un électrochoc. Il ne se contente pas de lister des crimes : il pose une question essentielle à l’ensemble de la communauté internationale. Le Mali peut-il encore prétendre protéger ses civils tout en laissant l’impunité gangréner sa société ? Pour les populations de Ségou, Mopti et Tombouctou, la réponse déterminera leur survie dans un conflit où chaque jour compte.
