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L’université Cheikh Anta Diop, épicentre d’un duel intellectuel sénégalais

Publié le 11 juillet 202625 septembre 2026 ParZara Hassane

Dans les années 1970, l’université de Dakar, désormais connue sous le nom d’université Cheikh Anta Diop, était le théâtre d’un paradoxe frappant. L’un des esprits les plus brillants d’Afrique, Cheikh Anta Diop, y œuvrait, mais se voyait interdire l’enseignement. Face à la vision de la négritude portée par le président Léopold Sédar Senghor, Diop défendait une conception radicalement différente de la renaissance africaine. Notre exploration des campus africains de légende nous mène aujourd’hui à Dakar, au cœur de l’un des affrontements intellectuels majeurs du XXᵉ siècle.

Écoutez cet articleEnviron 4 min
A l’une des entrées du campus, une fresque murale représentant le grand penseur sénégalais Cheikh Anta Diop, qui a donné son nom à l’Université de Dakar.

Dans le Sénégal des années 1970, fraîchement indépendant, la doctrine senghorienne prédomine. Pourtant, le campus de l’université de Dakar bruisse déjà d’une contestation grandissante. Buuba Diop, historien et ancien étudiant de l’époque, se souvient: « Les relations entre Senghor et les étudiants étaient tendues. La majorité des étudiants s’opposait à Senghor, tandis que les partisans du Parti socialiste étaient en minorité. Cela a conduit à la dissolution de plusieurs organisations étudiantes. »

Face à la philosophie de la négritude de Senghor, une autre vision était incarnée par Cheikh Anta Diop. Intellectuel émérite, il avait déjà publié en 1955 son œuvre majeure, Nations nègres et culture. Sa thèse était audacieuse: la civilisation égyptienne antique était d’origine noire africaine, et c’est de cette vérité scientifique que devait découler toute véritable renaissance du continent. « Senghor affirmait que « l’émotion est nègre comme la raison est hellène », une assertion que Cheikh Anta Diop ne pouvait absolument pas accepter », explique l’historien.

Fatou Sow, sociologue et également ancienne étudiante de l’université, précise: « La question fondamentale portait sur l’Égypte et l’origine de la civilisation africaine. Sur ce point, Senghor était catégoriquement opposé. Je crois que Senghor nourrissait à la fois un respect pour cet homme intelligent et brillant, et en même temps une profonde aversion pour ses écrits. Ils n’ont cessé de s’interpeller mutuellement. »

Un défenseur du wolof peu entendu

Les deux figures s’affrontaient également sur la question des langues: Senghor privilégiait le français, tandis que Cheikh Anta Diop plaidait ardemment pour la promotion des langues africaines, notamment le wolof. Jusqu’en 1981, Diop fut privé du droit d’enseigner l’histoire à l’université. Relégué à l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), il y fonda un laboratoire de datation au carbone 14, fusionnant ainsi la physique nucléaire et la recherche sur les origines africaines.

Sur le campus, les occasions d’entendre Diop étaient alors extrêmement rares. Fatou Sow se remémore: « L’Association des historiens africains avait organisé une conférence sur la haute antiquité et la Méditerranée, et Cheikh Anta Diop n’était pas au programme. Des amis sont allés voir l’association, leur disant: « Vous ne pouvez pas mener une telle réflexion sans inviter Cheikh Anta Diop. » Ils l’ont donc invité. J’étais présente à cette conférence. Personne n’a bougé dans la salle. Il a parlé seul. Ce fut un moment très important, car c’était la première fois qu’il s’exprimait sur le campus. »

Cheikh Anta Diop s’éteint en 1986, à l’âge de 62 ans. Un an plus tard, l’université de Dakar est renommée en son honneur, tout comme l’IFAN. Une reconnaissance jugée trop tardive par Fatou Sow. Et aujourd’hui encore, le wolof, qu’il défendait comme langue d’enseignement, n’a toujours pas été intégré dans l’institution qui porte son nom.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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