L’héritage anticolonial des confréries soufies, nouvelle arme des dirigeants sénégalais

Le Soufisme, un pilier historique devenu outil politique au Sénégal

Au Sénégal, où la laïcité coexiste avec une forte empreinte religieuse, les confréries soufies jouent un rôle bien plus large que celui d’une simple influence spirituelle. Ces dernières années, leurs figures historiques, jadis perçues comme de simples guides religieux, sont revenues au cœur des débats politiques. Leur héritage anticolonial, longtemps relégué aux manuels d’histoire, est aujourd’hui brandi comme une référence par une nouvelle génération de dirigeants.

Des personnalités comme Bassirou Diomaye Faye ou Ousmane Sonko s’appuient sur cet héritage pour promouvoir une vision souverainiste du développement, mettant en avant des modèles 100% africains, indépendants des influences étrangères. Les khalifes généraux des grandes confréries, tels que Serigne Mountakha Mbacké à Touba, deviennent ainsi des acteurs incontournables du jeu politique.

Les confréries soufies, ciment d’une nation en quête d’identité

Les relations entre les responsables politiques et les dignitaires religieux ne datent pas d’hier, mais elles ont pris une nouvelle dimension ces derniers mois. Malgré les divergences entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko — ce dernier étant désormais président de l’Assemblée nationale — les deux hommes partagent une même stratégie : s’assurer le soutien des guides spirituels. Un exemple marquant fut leur pèlerinage commun à Touba, quelques jours avant le Grand Magal, le 26 juillet. Ces visites illustrent le poids écrasant des chefs religieux au Sénégal, souvent décrits comme « l’un des fondements de la cohésion nationale » face aux instabilités institutionnelles.

Ousmane Sonko a d’ailleurs franchi un cap en revendiquant explicitement l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride et symbole de la résistance non violente face à la colonisation française. En s’appropriant son discours, il a établi un parallèle entre sa propre action politique et le modèle prôné par le marabout, célèbre pour avoir refusé toute aide financière française, afin de préserver « l’autonomie des communautés de croyants ».

Un récit nationaliste enraciné dans l’histoire religieuse

Cette réinterprétation du passé n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de redécouverte des figures anticoloniales du Sénégal. Des chercheurs comme Cheikh Gueye, lui-même disciple de la voie mouride, soulignent cette tendance : « De plus en plus de Sénégalais réinterprètent les grands noms de l’islam local à travers un prisme à la fois anticolonial et politique ». Parmi eux, Cheikh Ahmadou Bamba n’est plus seul : El Hadj Oumar Tall, figure de la tidjaniya, ou encore Thierno Souleymane Baal, qui a instauré un État théocratique au XVIIIe siècle, sont désormais cités en exemple par les militants souverainistes, notamment ceux du mouvement Frapp.

Pourtant, cette narration unificatrice se heurte à la complexité historique. Certains de ces leaders, malgré leur combat contre les colons, ont ultérieurement collaboré avec l’administration française, notamment en facilitant le recrutement de tirailleurs. Une ambiguïté que la jeunesse sénégalaise, plus critique et informée, semble désormais prête à admettre. Mamadou Fall, à la tête de la rédaction de la future Histoire générale du Sénégal, insiste sur la nécessité d’intégrer ces nuances dans les programmes scolaires : « Certains de ces héros sont perçus ailleurs comme des conquérants violents, arrivés avec l’épée en main », rappelle-t-il.

Vers une réécriture inclusive de l’histoire sénégalaise ?

L’enjeu dépasse désormais le cadre politique. Il s’agit de repenser la mémoire collective en intégrant ses contradictions. Les manuels scolaires pourraient bientôt refléter cette diversité des récits, où Cheikh Ahmadou Bamba côtoierait des figures moins consensuelles, mais tout aussi marquantes de l’histoire sénégalaise.

Alors que le Sénégal traverse une période de remises en question profondes, ces confréries, autrefois cantonnées au domaine spirituel, se retrouvent propulsées au cœur des stratégies de légitimation du pouvoir. Entre héritage historique et instrumentalisation politique, leur rôle continue de façonner l’avenir du pays.