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Les femmes migrantes au Sénégal, piliers invisibles de l’économie

Publié le 31 juillet 202625 septembre 2026 ParZara Hassane

Des invisibles au cœur du Sénégal

Le 31 juillet, l’Afrique célèbre ses femmes sous le thème de l’eau et de l’assainissement pour 2026. Une journée qui rappelle aussi l’héritage des luttes panafricaines pour l’émancipation féminine. Pourtant, au-delà des discours, ce sont des milliers de femmes dont le travail invisible maintient le pays debout : migrantes internes, domestiques ou petites commerçantes. Des femmes que l’on ne compte pas, que l’on ignore, et dont la contribution économique est rarement reconnue.

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Leur quotidien est rythmé par une réalité brutale : l’accès à l’eau et à des toilettes décentes reste un luxe pour beaucoup. Un paradoxe criant alors que la priorité africaine est désormais tournée vers ces enjeux. Sans accès à ces services essentiels, leur travail, déjà précaire, devient une lutte permanente. Leur vulnérabilité est d’autant plus grande qu’elles évoluent dans l’ombre des politiques publiques, où leur statut de migrante ou de travailleuse informelle les exclut souvent des protections sociales.

Des migrations internes aux parcours transfrontaliers

Avant de songer à traverser les frontières, des milliers de jeunes femmes quittent les zones rurales pour les villes. À Dakar ou dans les centres urbains, elles s’insèrent dans des secteurs informels comme le travail domestique, la restauration de rue ou le commerce ambulant. Selon les données disponibles, près de la moitié de la main-d’œuvre sénégalaise évolue dans ce secteur, où les femmes sont majoritaires. Pourtant, leur précarité est criante : 51,3 % des emplois informels sont occupés par des femmes dans le pays, mais seulement 41,5 % à Dakar, où elles sont concentrées dans les emplois les moins protégés.

Ces migrations internes sont souvent la première étape avant des parcours plus longs. Une fois en ville, leur quotidien dépend de l’accès à l’eau, que ce soit pour elles-mêmes ou pour les foyers qu’elles servent. Un accès qui, lorsqu’il est disponible, reste conditionné par la bonne volonté de leurs employeurs. Sans contrat, sans statut, leur situation est un terreau fertile pour l’exploitation.

Quand le Sénégal accueille : une hospitalité en question

Le Sénégal n’est pas seulement un pays d’émigration. Il est aussi une terre d’accueil pour des milliers de migrants africains. Les chiffres officiels révèlent la présence de plus de 200 000 étrangers, dont près de 45 % de femmes. La majorité provient de pays voisins : Guinéens, Maliens, Bissau-Guinéens, Gambiens et Mauritaniens. Dans certaines zones frontalières comme Kédougou, les ressortissants de ces pays sont même plus nombreux que les Sénégalais revenus s’y installer.

Mais cette tradition d’accueil est aujourd’hui mise à mal. Depuis plusieurs mois, une rhétorique xénophobe s’est installée, ciblant particulièrement certaines nationalités, notamment les Guinéens peuls. Des accusations infondées pèsent sur eux, comme celle de peser sur les écoles publiques ou de menacer l’équilibre démographique. Des voix politiques réclament même un durcissement des conditions de séjour et une remise en cause du droit du sol pour les enfants nés au Sénégal de parents étrangers. Cette dérive rappelle les violences xénophobes récurrentes en Afrique du Sud, où des communautés sénégalaises ont été prises pour cible.

Des femmes étrangères doublement vulnérables

Dans ce climat, les femmes migrantes africaines paient un lourd tribut. Beaucoup exercent les mêmes métiers que leurs homologues sénégalaises : domestiques, commerçantes informelles ou aides familiales. Sans contrat, sans protection sociale, leur survie dépend souvent d’un employeur ou d’un réseau local. Leur accès à l’eau et à des sanitaires sûrs est directement lié à leur statut administratif, qui reste précaire.

Quand la suspicion collective se tourne contre une communauté, ce sont elles qui en subissent les conséquences. Harcèlement, exploitation ou violence deviennent leur lot quotidien. Leur statut de migrante, ajouté à leur genre, les place en première ligne d’une précarité qui s’aggrave. Leur silence est souvent la seule option par peur de perdre leur emploi ou d’être expulsées.

La CEDEAO et ses membres : un accord en sursis pour les migrantes

Depuis janvier 2025, la libre circulation en Afrique de l’Ouest repose sur des déclarations politiques plutôt que sur le Protocole CEDEAO de 1979. Ce changement fragilise les droits des migrantes originaires du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. Pour une femme sans papiers, son droit de séjour au Sénégal peut être remis en cause à tout moment, sans garantie juridique. Un risque d’autant plus réel que le contexte sécuritaire au Sahel pousse de plus en plus de femmes maliennes à chercher refuge au Sénégal.

Cette situation exige une vigilance accrue de la part des acteurs de la société civile et des syndicats. L’accès à la Carte d’Identité d’Étranger, à la santé ou à l’éducation des enfants devient un parcours semé d’embûches. Sans statut stable, ces femmes sont exclues des droits fondamentaux, alors que leur travail est indispensable à l’économie locale.

L’héritage colonial et la xénophobie moderne

Pour comprendre cette montée de la xénophobie, il faut revenir aux frontières tracées à Berlin en 1884-1885. Ces frontières, artificielles, ont fragmenté des réseaux de parenté, de commerce et d’appartenance qui existaient depuis des siècles. Dans ce contexte, les États postcoloniaux ont souvent recours à une politique de l’autochtonie pour consolider leur légitimité. Cette politique désigne qui est « du sol » et qui ne l’est pas, excluant parfois des communautés entières après des générations de présence.

Cette logique s’applique aussi aux femmes, dont la place dans la société est redéfinie par le nationalisme postcolonial. Les migrantes et leurs enfants deviennent des cibles privilégiées pour ceux qui remettent en cause le droit du sol. Une réalité qui rappelle les analyses de Frantz Fanon sur les dangers des indépendances mal assumées.

Eau et assainissement : les frontières invisibles des migrantes

L’accès à l’eau et à l’assainissement n’est pas qu’un enjeu technique. C’est une question de dignité, surtout pour les femmes en migration. Dans les quartiers périphériques de Dakar, où s’installent les migrantes internes comme africaines, les réseaux d’eau courante et les toilettes décentes sont rares. Les femmes et les filles y sont particulièrement exposées à l’insécurité nocturne.

Sur leur lieu de travail, la situation est tout aussi préoccupante. Pour une domestique logée chez son employeur, l’accès à l’eau et aux sanitaires dépend entièrement de la bonne volonté de ce dernier. Sans droit du travail pour les protéger, ces femmes sont à la merci de l’exploitation. Leur situation est similaire à celle des Sénégalaises travaillant à l’étranger ou des Africaines employées au Sénégal.

Une hospitalité à réinventer

La Journée internationale de la femme africaine ne doit pas se limiter à des hommages symboliques. Elle doit être l’occasion de reconnaître le rôle central des migrantes dans l’économie sénégalaise. Sans elles, des pans entiers de l’activité économique s’effondreraient. Pourtant, sans accès garanti à l’eau et à des toilettes décentes, leur travail reste un combat quotidien.

Une politique de l’eau qui ignore les quartiers des migrantes ou conditionne l’accès aux services essentiels à leur statut administratif échoue à atteindre ses objectifs. C’est là que se joue la jonction entre les ambitions de l’Agenda 2063 et la justice sociale. L’hospitalité sénégalaise ne doit pas s’arrêter aux frontières. Elle doit s’étendre à l’accès aux droits fondamentaux pour toutes, qu’elles soient sénégalaises ou africaines.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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