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L’AES face à son impasse : souveraineté affichée, résultats en suspens

Publié le 30 juillet 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Trois ans après les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’Alliance des États du Sahel (AES) navigue entre une rhétorique souverainiste affirmée et une réalité où les défis sécuritaires et économiques persistent. Si la rupture avec les partenaires traditionnels et la dénonciation des accords antérieurs ont marqué le discours des nouvelles autorités, les résultats concrets tardent à se matérialiser.

Écoutez cet articleEnviron 8 min

Une souveraineté proclamée, des attentes toujours vives

L’AES a fait de la souveraineté un pilier central de sa politique, répondant en partie à une frustration croissante face à l’insécurité endémique et à des coopérations internationales perçues comme inefficaces. L’idée de reprendre le contrôle des choix diplomatiques et militaires a séduit une partie de l’opinion publique sahélienne, lasse des promesses non tenues.

Pourtant, une souveraineté digne de ce nom ne se limite pas à la rupture avec d’anciens alliés ou à la remise en cause d’accords. Elle se mesure à l’aune de la capacité d’un État à assurer la sécurité de ses citoyens, à dynamiser son économie, à attirer des investissements et à améliorer durablement les conditions de vie. Sur ces plans, les défis restent immenses pour les trois pays membres.

Le bouc émissaire extérieur, une stratégie politique à double tranchant

Face à l’absence de résultats tangibles, la communication politique devient un outil clé pour mobiliser l’opinion. L’AES a souvent recours à la désignation d’adversaires extérieurs, comme la Côte d’Ivoire, perçue comme un relais des intérêts étrangers ou un acteur hostile. Cette approche offre un avantage immédiat : elle fédère la population autour d’un ennemi commun.

Mais cette stratégie comporte des limites majeures. Elle détourne l’attention des préoccupations quotidiennes des citoyens : insécurité persistante, chômage des jeunes, flambée des prix, accès limité à l’éducation ou aux soins, et infrastructures défaillantes. Par ailleurs, elle risque d’envenimer des relations diplomatiques déjà tendues, alors que les économies régionales restent profondément interconnectées.

Enfin, cette rhétorique peut affaiblir l’espace démocratique en associant toute critique interne à une forme de trahison au profit des ennemis extérieurs.

La Côte d’Ivoire, entre dialogue et réalités économiques

Face aux tensions régionales, la Côte d’Ivoire maintient une ligne diplomatique axée sur le dialogue et la stabilité, héritée d’une longue tradition de médiation et de coopération économique. Cette approche, inspirée par des figures comme Félix Houphouët-Boigny, privilégie la recherche de consensus plutôt que l’escalade verbale.

Abidjan évite soigneusement de répondre aux attaques, conscientes que les intérêts économiques l’emportent souvent sur les considérations politiques. Le port d’Abidjan reste un passage obligé pour les importations et exportations de plusieurs pays enclavés, et des millions de ressortissants maliens, burkinabè et nigériens y vivent et y travaillent. Une dégradation durable des relations bilatérales aurait des répercussions humaines et économiques bien plus larges que le simple jeu des mots politiques.

Le coût caché des tensions diplomatiques

Les crises diplomatiques ne sont pas sans conséquences économiques. Elles freinent les investissements, compliquent les échanges commerciaux, alourdissent les coûts logistiques et réduisent l’attractivité des pays concernés. Dans des économies déjà fragilisées par l’insécurité et la précarité, ces tensions accentuent les difficultés de financement, ralentissent la création d’emplois et pèsent sur la croissance.

L’incertitude politique, souvent perçue comme un risque majeur par les investisseurs, peut ainsi devenir un frein supplémentaire au développement.

Les nouveaux partenariats : un pari risqué

Pour diversifier ses alliances, l’AES a notamment renforcé ses liens avec la Russie. Si cette démarche relève d’un droit souverain, elle ne garantit en rien des avancées économiques ou sécuritaires. L’histoire montre que nul partenaire extérieur ne peut, à lui seul, résoudre des problèmes structurels comme la faiblesse des institutions, le manque d’investissements productifs ou la pauvreté rurale.

Le risque est alors de substituer une dépendance par une autre, sans s’attaquer aux causes profondes des difficultés. Une véritable autonomie stratégique passe avant tout par le renforcement des institutions, la professionnalisation des forces de sécurité, l’amélioration du climat des affaires, la diversification économique et l’investissement dans le capital humain.

Communication omniprésente, résultats en attente

Les autorités de l’AES accordent une importance capitale à la communication politique, mettant en avant des thèmes comme la souveraineté, la résistance et la reconquête nationale. Si cette stratégie renforce le sentiment patriotique, elle ne peut se substituer indéfiniment aux résultats concrets attendus par les populations.

Les citoyens évaluent leurs dirigeants sur des critères tangibles : une sécurité durable, une baisse du coût de la vie, des emplois pour les jeunes, des écoles et des centres de santé accessibles, des infrastructures modernes et une croissance inclusive. À long terme, ce sont ces indicateurs qui pèseront bien plus lourd que les slogans ou les campagnes de communication.

La coopération régionale, une nécessité face aux défis sahéliens

Les grands enjeux du Sahel — terrorisme, criminalité transfrontalière, migrations, changement climatique, sécurité alimentaire et développement économique — transcendent les frontières nationales. Aucun État ne peut les relever seul. La coopération régionale, qu’elle passe par des organisations existantes ou de nouveaux cadres, reste un levier indispensable.

Transformer des voisins comme la Côte d’Ivoire en adversaires permanents ne fait que fragiliser davantage une région déjà éprouvée par de multiples crises. Le dialogue et la stabilité doivent primer pour permettre au Sahel de surmonter ses défis communs.

L’avenir de l’AES : entre discours et actions

L’Alliance des États du Sahel est née d’une volonté de rompre avec un modèle jugé obsolète par ses dirigeants. Cette ambition répond à des aspirations légitimes d’une partie de la population. Mais une rupture ne constitue pas une politique publique en soi.

La crédibilité de l’AES se mesurera moins à l’aune de ses discours souverainistes qu’à sa capacité à garantir la sécurité, à relancer l’économie, à préserver les libertés publiques et à renforcer la coopération régionale. L’avenir du Sahel dépendra moins de la recherche de boucs émissaires que de la capacité de ses dirigeants à produire des résultats concrets, à restaurer la confiance des citoyens et à faire du dialogue un outil de paix plutôt qu’un terrain de confrontation.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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