La rivalité algéro-marocaine : une obsession stratégique pour Alger ?

Parmi les dynamiques géopolitiques les plus persistantes du Maghreb contemporain, celle qui oppose l’Algérie et le Maroc se distingue par son intensité et ses répercussions durables sur l’équilibre régional. Depuis l’aube des indépendances au milieu du XXe siècle, les relations entre les deux pays oscillent entre phases de coopération prudente et périodes de tensions ouvertes, marquées par des conflits frontaliers, des ruptures diplomatiques et une rivalité géostratégique comparable à une guerre froide persistante. Cette rivalité, qui a survécu à plusieurs générations de dirigeants, soulève une question fondamentale : l’Algérie a-t-elle fait de l’endiguement du Maroc une stratégie nationale à long terme, structurant sa politique étrangère, ses dépenses militaires et même sa légitimité interne ?

Une rivalité aux racines historiques profondes

Les tensions entre Alger et Rabat plongent leurs racines bien avant les indépendances. La délimitation coloniale française avait redessiné les frontières sahariennes, intégrant à l’Algérie des territoires revendiqués par le Maroc, comme Tindouf ou Colomb-Béchar. Dès 1956, le Maroc indépendant soutient le FLN algérien, anticipant une réciprocité postcoloniale. Cependant, l’Algérie, sous Ahmed Ben Bella, adopte une doctrine de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, validée par la résolution du Caire de 1964. Cette position intransigeante, bien que conforme au droit international, heurte les attentes marocaines. La guerre des Sables d’octobre 1963 éclate alors, confirmant pour chaque camp une perception mutuelle : Alger voit Rabat comme un voisin expansionniste, tandis que le Maroc considère Alger comme un État idéologiquement radical, proche de Moscou. Ces narratives, bien que partiales, ont traversé les décennies et resurgissent à chaque crise.

Le Sahara occidental, cœur institutionnel du conflit

Si la guerre des Sables a forgé le cadre psychologique de la rivalité, c’est le différend du Sahara occidental qui en a fourni le contenu institutionnel durable. En 1975, le retrait espagnol laisse ce territoire sans administration. Le Maroc y déploie la Marche verte, une mobilisation civile de 350 000 personnes, et annexe la majeure partie du Sahara occidental. L’Algérie, tout en niant toute visée territoriale, abrite depuis 1976 le gouvernement en exil du Front Polisario et défend l’autodétermination de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) aux Nations unies et à l’Union africaine. Les deux récits sont incompatibles : Alger invoque le principe décolonisateur, Rabat présente le Sahara comme une question d’intégrité nationale sacrée. Aucun des deux gouvernements ne peut céder sans risquer de perdre sa légitimité interne. Ce blocage a transformé un différend territorial en un pilier central de la politique étrangère algérienne et maghrébine.

La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en 2020, suivie par l’adhésion progressive d’autres pays européens et africains au plan d’autonomie marocain, a été perçue par Alger comme une manœuvre d’encerclement stratégique. Cette perception a renforcé la rigidité de la position algérienne, illustrant comment un différend localisé peut devenir un levier de polarisation régionale.

Diplomatie et sécurité : l’endiguement comme doctrine

La politique étrangère algérienne, depuis les années 1970, semble souvent motivée par un objectif implicite : contenir l’influence marocaine. Plusieurs exemples illustrent cette dynamique.

  • L’Union africaine : En 1984, Alger joue un rôle clé dans l’admission de la RASD au sein de l’Organisation de l’unité africaine, provoquant le retrait marocain de l’organisation jusqu’en 2017. Depuis, Alger multiplie ses efforts diplomatiques en Afrique subsaharienne, en concurrence directe avec Rabat, pour obtenir le soutien des capitales africaines à sa position sur le Sahara occidental.
  • La normalisation maroco-israélienne : Le rapprochement de décembre 2020 entre le Maroc et Israël, obtenu en échange de la reconnaissance américaine du Sahara occidental, a introduit un nouvel axe de confrontation. Alger interprète cette normalisation comme une menace sécuritaire, évoquant la possibilité d’une présence israélienne à ses frontières. Cette perception a alimenté la rhétorique d’un « axe anti-algérien » fictif, mais politiquement mobilisateur.
  • La rupture de 2021 : En août 2021, l’Algérie rompt ses relations diplomatiques avec le Maroc, ferme son espace aérien aux appareils marocains, suspend le Gazoduc Maghreb-Europe et maintient la frontière terrestre fermée depuis 1994. Ces mesures, encore en vigueur, marquent l’institutionnalisation de l’hostilité bilatérale et montrent comment un différend bilatéral peut conditionner les politiques énergétiques et aériennes.

Dépenses militaires et dilemme sécuritaire

L’expression matérielle de cette rivalité se manifeste dans les budgets de défense. L’Algérie consacre une part importante de ses ressources à sa modernisation militaire, officiellement justifiée par les menaces sahéliennes. Pourtant, ses acquisitions — notamment des systèmes antiaériens, des drones et des munitions de précision — sont systématiquement perçues par le Maroc comme des préparatifs contre Rabat. De son côté, le Maroc diversifie ses partenariats sécuritaires avec les États-Unis, Israël et plusieurs pays européens, renforçant sa dissuasion face à Alger. Cette course aux armements illustre un dilemme de sécurité classique : des mesures défensives sont interprétées comme des menaces, entraînant une escalade réciproque. La fermeture de l’espace aérien algérien aux appareils marocains depuis 2021 et les rapports de déploiements militaires renforcés le long de la frontière fermée en sont la preuve tangible.

Politique intérieure et instrumentalisation de la menace extérieure

Un courant de la science politique suggère que les régimes autoritaires ou hybrides, confrontés à des crises de légitimité, exploitent souvent des menaces extérieures pour renforcer leur cohésion interne. L’histoire politique algérienne offre plusieurs exemples de cette dynamique.

Durant la décennie noire des années 1990, marquée par une insurrection islamiste ayant fait entre 150 000 et 200 000 morts, l’élite militaro-sécuritaire algérienne consolide son pouvoir en invoquant régulièrement des menaces extérieures, dont le Maroc. Plus récemment, le mouvement du Hirak, né en 2019 contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, a révélé des revendications internes profondes : transparence, redevabilité et fin de l’emprise de l’élite dirigeante. Pourtant, la réponse de l’État a inclus une intensification de la rhétorique anti-marocaine, avec des accusations d’ingérence et de soutien au séparatisme kabyle. Ce schéma s’est reproduit lors de la crise de 2021, montrant comment les tensions internes peuvent être canalisées vers l’ennemi extérieur.

Bien que l’État algérien gère des priorités doméstiques réelles (logement, éducation, diversification économique), la récurrence des périodes de tension politique interne coïncidant avec une mobilisation anti-marocaine dans le discours officiel suggère une stratégie de diversion délibérée.

Coûts économiques : l’intégration maghrébine sacrifiée

Le prix de cette rivalité prolongée est particulièrement visible dans le domaine économique. L’Union du Maghreb arabe, fondée en 1989 pour créer un marché commun et une union douanière, est restée largement inopérante. Le commerce intra-maghrébin est l’un des plus faibles au monde, avec moins de 3 % du commerce total de chaque pays échangé entre l’Algérie et le Maroc. La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994 a favorisé une économie informelle de contrebande, sans recettes fiscales ni emplois régulés pour aucun des deux pays.

La suspension du Gazoduc Maghreb-Europe en 2021 a mis fin à une interdépendance énergétique vieille de plusieurs décennies. L’Algérie a redirigé ses exportations vers l’Espagne via Medgaz, tandis que le Maroc a lancé le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, contournant explicitement le territoire algérien. Ces choix énergétiques parallèles illustrent comment une rivalité peut fragmenter les infrastructures régionales et réduire les gains économiques potentiels.

Des économistes estiment qu’un Maghreb coopératif pourrait générer des gains de bien-être substantiels, notamment grâce à des corridors de transport intégrés, un commerce intrarégional élargi et des marchés énergétiques complémentaires. Pourtant, les deux pays mènent des stratégies de développement parallèles et non complémentaires, investissant dans des infrastructures dupliquées et des dépenses de défense mutuellement dissuasives. Ce « dividende d’intégration inexploité » est l’un des plus importants du monde en développement.

Identité amazighe : un héritage partagé instrumentalisé

Une dimension moins explorée de la rivalité concerne les revendications concurrentes sur l’identité amazighe. L’Algérie et le Maroc comptent d’importantes populations berbérophones. Les deux pays ont reconnu constitutionnellement le tamazight, respectivement en 2011 et 2016. Pourtant, l’interprétation politique de cette identité diverge radicalement.

En Algérie, le mouvement amazigh kabyle a parfois formulé des revendications autonomistes, perçues par le pouvoir central comme une menace sécuritaire. Les autorités algériennes accusent régulièrement le Maroc d’encourager le séparatisme kabyle, une accusation systématiquement démentie par Rabat. Au Maroc, la monarchie a intégré la reconnaissance culturelle amazighe dans un récit national inclusif, évitant ainsi de la traiter comme une menace.

Cette divergence montre comment un héritage civilisationnel partagé, antérieur à la conquête arabo-islamique, peut être refracté à travers le prisme conflictuel de la rivalité, plutôt que servir de base à une coopération culturelle transfrontalière.

Modèles de développement concurrents et leadership régional

Le Maroc et l’Algérie proposent des visions distinctes de leadership régional, mais celles-ci restent prises dans une compétition implicite. Le Maroc mise sur une diplomatie économique axée sur l’Afrique subsaharienne et l’Atlantique : investissements bancaires et logistiques en Afrique de l’Ouest, promotion du gazoduc Nigeria-Maroc et création de l’Initiative des États atlantiques africains pour offrir aux pays sahéliens un accès à l’Atlantique via les ports marocains.

L’Algérie, riche en hydrocarbures et héritière d’une tradition anticoloniale et non alignée, privilégie un engagement direct auprès des gouvernements sahéliens, une médiation dans les conflits maliens et une diplomatie souverainiste. Ces stratégies ne sont pas incompatibles en théorie, mais dans les faits, chaque initiative est interprétée par l’autre capitale comme une tentative d’encerclement. Cette méfiance mutuelle détourne l’énergie diplomatique vers l’endiguement plutôt que vers la coopération régionale.

Diplomatie publique et bataille des récits

La rivalité dépasse les sphères diplomatique et économique pour s’étendre à une compétition médiatique et narrative. Les deux pays entretiennent des réseaux de médias alignés, des lobbies à l’étranger et des think tanks pour façonner l’opinion internationale. La diplomatie marocaine a obtenu des succès significatifs avec la reconnaissance américaine du Sahara occidental en 2020 et le soutien croissant à son plan d’autonomie.

L’Algérie mobilise ses propres réseaux, notamment des sympathisants pro-Polisario en Europe et des cercles de solidarité hérités de la lutte anticoloniale, pour contester la souveraineté marocaine et médiatiser des allégations de violations des droits humains au Sahara occidental.

Cette compétition narrative influence même des relations bilatérales indépendantes, comme celle avec la France. Les tensions récurrentes entre Alger et Paris sur la mémoire coloniale, la migration ou les droits des dissidents sont systématiquement interprétées à travers le prisme de la rivalité marocaine, confirmant comment ce conflit structure les perceptions régionales.

L’endiguement du Maroc est-il la seule stratégie algérienne ?

Affirmer que contrer le Maroc constitue la seule stratégie nationale de l’Algérie serait une simplification excessive. L’Algérie fait face à un portefeuille de priorités domestiques et régionales indépendantes de Rabat : stabilité politique post-Hirak, diversification économique, gestion des défis démographiques et sécuritaires sahéliens, modernisation des infrastructures. Pourtant, la rivalité avec le Maroc influence de manière disproportionnée plusieurs domaines clés de la politique algérienne : alignement diplomatique (Israël, Union africaine), acquisitions militaires, politique énergétique et discours intérieur.

Cette rivalité fonctionne moins comme un intérêt parmi d’autres, mais plutôt comme un filtre persistant à travers lequel de nombreux domaines sans rapport sont interprétés et parfois déformés. Le coût d’opportunité de cette configuration est considérable : l’Afrique du Nord reste l’une des régions les moins intégrées économiquement au monde, malgré des dotations complémentaires évidentes (hydrocarbures algériens, industrie marocaine).

Vers une sortie de l’impasse ?

L’avenir du Maghreb dépendra de la capacité d’Alger et Rabat à construire des mécanismes de coopération sectorielle, sans exiger de résolution préalable du différend du Sahara occidental. Plusieurs pistes pourraient être explorées :

  • Dialogue technique sur les menaces sahéliennes partagées (terrorisme, trafic d’armes).
  • Échanges économiques sectoriels progressifs, isolés des tensions diplomatiques globales.
  • Renforcement des contacts consulaires et interpersonnels entre les populations frontalières.

La concrétisation de ces mesures dépend de facteurs internes complexes : la transition politique post-Hirak en Algérie, l’équilibre entre factions réformistes et conservatrices au sein de l’establishment sécuritaire, et la recomposition des alignements géopolitiques (États-Unis, Europe, Russie, Chine).

Conclusion : une rivalité coûteuse et autoentretenue

La relation entre l’Algérie et le Maroc constitue l’un des déterminants majeurs, et l’un des plus coûteux, de la géopolitique nord-africaine contemporaine. Il serait réducteur de dire que contrer le Maroc est la seule stratégie algérienne : l’État algérien répond à des priorités domestiques et régionales variées et indépendantes. Pourtant, il est tout aussi erroné de minimiser cette rivalité, qui s’est durcie plutôt qu’assouplie depuis les crises de 2020-2021.

Cette rivalité, née d’un différend frontalier colonial et durcie par la guerre des Sables et le conflit du Sahara occidental, est devenue une logique organisatrice autoentretenue, capable d’absorber et de reconfigurer de nombreux domaines connexes : politique culturelle amazighe, diplomatie sahélienne, infrastructures énergétiques.

Prendre la mesure de cette logique et de la marge de manœuvre dont disposent les deux gouvernements pour en desserrer l’étreinte est un préalable nécessaire à tout avenir où la géographie partagée du Maghreb deviendrait un atout plutôt qu’une frontière perpétuellement contestée. Le potentiel inexploité de la région est la preuve la plus manifeste que des rivalités prolongées, aussi enracinées soient-elles dans l’histoire, entraînent des coûts que ni l’Algérie ni le Maroc ne peuvent se permettre indéfiniment.