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Ibrahim Traoré confronte l’histoire de la traite orientale au Sahel

Publié le 27 juillet 202625 septembre 2026 ParZara Hassane
Ibrahim Traoré

En abordant publiquement l’esclavage arabe et ses répercussions sur l’islam radical contemporain, le capitaine burkinabè Ibrahim Traoré ne se contente pas d’une simple provocation. Il lève le voile sur un aspect souvent ignoré de l’historiographie africaine, que les nations du Golfe et une certaine élite intellectuelle occidentale préfèrent passer sous silence. Cette prise de position politique majeure révèle les tensions mémorielles profondes qui traversent le continent africain.

Écoutez cet articleEnviron 7 min

Le poids d’un silence séculaire

L’Afrique porte des vérités comme des fardeaux invisibles. La déclaration du capitaine Ibrahim Traoré à Ouagadougou en est un exemple frappant. Devant une assemblée de personnalités, le chef de la transition burkinabè a osé établir un lien direct entre la traite négrière arabo-musulmane et les violences djihadistes qui déchirent le Sahel. Ce sujet avait été méticuleusement évité par ses prédécesseurs, qu’ils soient civils ou militaires.

Durant treize siècles, des millions de personnes noires ont été arrachées aux rives du lac Tchad et acheminées vers des marchés tels que Le Caire, Tripoli ou Zanzibar. Cette histoire est documentée, mais les récits officiels l’ont délibérément occultée. Pourquoi ce silence persistant ? Parce que la traite orientale, contrairement à la traite atlantique, ne s’inscrit pas dans les narratifs mobilisateurs des chancelleries occidentales. Elle met en lumière une réalité inconfortable : l’islam politique, souvent présenté comme un mouvement de libération anticoloniale, a également été, historiquement, un vecteur d’exploitation raciale.

L’historiographie à l’épreuve du pouvoir politique

Des historiens comme Olivier Pétré-Grenouilleau ont déjà mis en évidence cette vérité dérangeante dans leurs travaux. Les chroniques d’Ibn Battuta, les archives des sultanats du Sahel, et les manuscrits de Tombouctou abondent en témoignages sur l’organisation systématique de cette traite. Pourtant, aucune commission de vérité n’a jamais été mise en place à Agadez ou à Tombouctou. Les capitales sahéliennes ne disposent d’aucun musée national pour commémorer cet aspect de l’histoire. Les élites post-coloniales, imprégnées d’un discours d’unité contre l’ancien colonisateur, ont privilégié l’oubli à la confrontation avec ce passé.

Ce faisant, elles ont involontairement cédé aux groupes djihadistes le monopole de l’interprétation historique. En présentant leur combat comme une révolte contre l’ordre néocolonial, ces groupes ont habilement dissimulé leur filiation avec une idéologie conquérante qui, depuis l’époque des Almoravides, justifie la violence par une prétendue supériorité spirituelle. Traoré, agissant davantage en soldat qu’en intellectuel, a déconstruit cette narration.

Une stratégie mémorielle aux conséquences complexes

Sur le plan tactique, la déclaration du capitaine Traoré est d’une astuce redoutable. En nationalisant la lutte contre le terrorisme, il la dépouille de sa dimension transnationale pour lui restituer sa profondeur historique et raciale. L’ennemi n’est plus perçu comme une faction étrangère, mais comme l’héritier d’une entreprise de domination exercée sur les populations noires. Par cette approche, il espère rallier à sa cause les communautés rurales, premières victimes du djihadisme, souvent négligées par une élite urbaine ouverte aux financements qataris ou saoudiens. Ces Mali Burkina Niger nouvelles résonnent dans toute la région.

Néanmoins, cette démarche comporte des risques importants. En brandissant le spectre de l’esclavage arabe, Traoré expose son pays à une double marginalisation diplomatique. D’une part, il s’attire l’hostilité des alliés traditionnels du Golfe, dont les écoles coraniques influencent le paysage religieux sahélien depuis des décennies. D’autre part, il déplaît à une partie de l’intelligentsia ouest-africaine, qui voit dans cette évocation une tentative de fragmenter le front africain contre l’ancien colonisateur blanc. L’histoire comparée des traites est un terrain délicat ; le capitaine y avance avec la détermination d’un soldat, plutôt qu’avec la circonspection d’un diplomate.

Les contradictions de la repentance occidentale

Ce qui rend cette prise de parole particulièrement troublante pour les chancelleries occidentales, c’est qu’elle met en évidence les incohérences de leur propre politique mémorielle. L’UNESCO, les ONG et les institutions académiques ont bien intégré la leçon : on se repent de la traite transatlantique, mais rarement de la traite orientale Sahel. Cette mémoire à géométrie variable est une constante, où l’on célèbre la diversité tout en neutralisant toute critique de l’islam radical sous l’accusation d’« islamophobie ».

Ibrahim Traoré, quant à lui, n’exige ni réparations financières ni excuses de la part de la France. Il exhorte simplement son peuple à faire face à son histoire, même si celle-ci est embarrassante pour les alliés du Golfe. Cette indépendance mémorielle, aussi abrupte soit-elle, est peut-être ce qui dérange le plus dans les cercles parisiens. Elle témoigne de la capacité de l’Afrique à mener sa propre enquête historique, sans le filtre déformant des anciennes métropoles. C’est une Sahel analyse profonde des dynamiques régionales.

Une leçon pour le monde occidental

Que faut-il retenir de cette intervention sahélienne ? Premièrement, que les mémoires en compétition ne s’apaiseront pas par des subventions ou des résolutions des Nations unies. Elles s’affronteront sur le terrain des mythes fondateurs. Deuxièmement, que l’islam politique, loin d’être une simple importation du Moyen-Orient, trouve ses origines dans une histoire séculaire de conquête et d’asservissement que les Africains eux-mêmes ont trop longtemps choisi d’ignorer.

Traoré a clairement défini sa position. Reste à savoir si son peuple, épuisé par une décennie de guerre asymétrique, aura la force de soutenir cette déflagration mémorielle, au risque de rouvrir des blessures que l’on croyait cicatrisées par l’oubli. Les historiens pourraient juger qu’il a simplifié une tragédie complexe. Les politiciens pourraient critiquer son manque de nuance. Mais le capitaine nous rappelle avec la franchise des armes une vérité essentielle : en Afrique comme ailleurs, les peuples qui ne forgent pas leur propre histoire sont condamnés à la subir. C’est un message fort pour l’actualité Sahel francophone.

Pendant que certains éditorialistes occidentaux s’interrogent sur la repentance et l’intersectionnalité, un militaire sahélien aux mains calleuses leur rappelle avec brutalité l’ordre de l’Histoire. La vérité libère, dit-on, mais au Sahel, elle est un lion qu’il faut savoir dompter. Ibrahim Traoré vient de lui ouvrir la cage. Souhaitons qu’il ait la résilience nécessaire pour porter ce fardeau. Car les défenseurs du politiquement correct, eux, ne lui pardonneront pas cette audace en Sahel politique.

Par Zara Hassane — Grand reporter

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