Un déplacement sous haute tension sécuritaire
À Cotonou, l’accueil réservé au général Derby Guerrier, chef d’état-major des Forces armées d’Haïti (FAd’H), par son homologue béninois, le général Fructueux Gbaguidi, s’inscrit dans un contexte où l’urgence sécuritaire à Port-au-Prince ne souffre plus d’aucun délai. Cette rencontre inédite, bien au-delà du protocole, cristallise les espoirs d’une coopération militaire africaine renouvelée face à la crise haïtienne.
Reçue avec une attention toute particulière par les autorités béninoises, cette visite illustre la volonté partagée de deux armées de transcender les défis locaux pour envisager des solutions régionales. Pourtant, derrière les sourires officiels, les enjeux restent colossaux : comment concilier les impératifs stratégiques avec les réalités opérationnelles ?
Une rencontre qui dépasse les frontières
Cette collaboration militaro-diplomatique trouve écho dans les défis sécuritaires qui touchent les deux nations. Pour Haïti, l’objectif est clair : renforcer ses forces armées face à la montée en puissance des groupes armés. Pour le Bénin, l’heure est à la consolidation de ses défenses contre la menace terroriste qui grignote son territoire, notamment au nord du pays.
Un engagement béninois de 1 500 soldats : où en est-on ?
En février 2024, le président Patrice Talon avait annoncé la disponibilité de son pays à intégrer la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), une initiative onusienne pilotée par le Kenya. L’offre béninoise de déployer jusqu’à 1 500 militaires, voire 2 000 en cas de besoin, avait alors marqué les esprits. Mais depuis, les obstacles se sont accumulés.
Les réserves qui ont freiné le déploiement
Les négociations ont achoppé sur plusieurs points cruciaux : le commandement de la mission, la répartition des rôles entre militaires et forces de police, ainsi que les modalités de financement. Le Bénin avait en effet exprimé des réticences quant à la subordination de ses troupes à un chef de mission kényan, perçue comme une divergence stratégique.
Cette rencontre à Cotonou ravive donc ces discussions. La question reste entière : ces désaccords seront-ils surmontés lors des négociations en cours ? Ou ces échanges en resteront-ils au stade des intentions ?
Une alliance potentielle, mais fragile
Les deux généraux échangeront-ils sur des axes concrets ? Plusieurs domaines pourraient faire l’objet d’un partenariat durable :
- Formation et renforcement des capacités : partager les bonnes pratiques en matière de lutte contre les groupes armés et de gestion des crises.
- Intelligence stratégique : échanger sur les réseaux de renseignement et les menaces transfrontalières.
- Planification opérationnelle : harmoniser les doctrines militaires pour une réponse plus efficace aux crises.
- Appui logistique et médical : collaborer sur la mise à disposition de ressources critiques en cas de déploiement futur.
Le lieutenant-général Derby Guerrier et le général Gbaguidi savent pertinemment que ces échanges doivent déboucher sur des actions tangibles. Sinon, l’enjeu humanitaire à Haïti ne trouvera pas de solution pérenne.
Le Bénin, un partenaire clé pour Haïti dans l’arène africaine
Cette visite s’inscrit dans une stratégie plus large : diversifier les alliances internationales de Port-au-Prince. Les liens historiques entre Haïti et l’Afrique, forgés par une diaspora influente, offrent un terreau fertile pour des collaborations institutionnelles renforcées.
Le continent africain, souvent perçu comme un terrain de solidarité Sud-Sud, pourrait-il devenir un acteur majeur de la stabilisation d’Haïti ? La rencontre de Cotonou en est peut-être le premier pas.
Pourtant, le doute persiste : une simple déclaration politique suffira-t-elle à enclencher une dynamique de coopération ? Ou faudra-t-il encore des mois de négociations pour obtenir un résultat tangible ?
Que retenir de cette visite ?
Trois scénarios possibles émergent des discussions en cours :
- Un engagement ferme : le Bénin accepte de déployer une partie de ses troupes dans le cadre de la MMAS, sous conditions révisées.
- Un partenariat technique : renforcement des échanges en matière de formation et de renseignement, sans déploiement immédiat.
- Un statu quo : les questions de commandement et de financement restent en suspens, repoussant toute décision à une date ultérieure.
Ce qui est certain, c’est que la balle est désormais dans le camp des deux états-majors. Leur capacité à transformer cette rencontre en actions concrètes déterminera si cette alliance militaire peut vraiment influer sur le destin sécuritaire d’Haïti.
Et après Cotonou ? Les prochaines étapes cruciales
Plusieurs échéances pourraient marquer la suite de ces discussions :
- Négociations à huis clos : une série de réunions techniques pour finaliser les détails opérationnels.
- Validation politique : une rencontre entre les chefs d’État pour entériner les accords.
- Évaluation in situ : une délégation haïtienne pourrait se rendre au Bénin pour évaluer les capacités des troupes béninoises.
Le général Derby Guerrier repart avec une promesse : celle d’un engagement renouvelé de son homologue béninois. Mais la vraie mesure du succès se jouera dans les semaines à venir, quand les mots se traduiront par des actes.
En attendant, une chose est sûre : cette visite a relancé le débat sur la coopération africaine face aux crises. Pour Haïti, l’enjeu est vital. Pour le Bénin, c’est une opportunité de jouer un rôle clé sur la scène régionale.
