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Fonds politiques au Sénégal : qui en a vraiment profité avant Ousmane Sonko ?

Publié le 12 août 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

La polémique autour des fonds politiques au Sénégal prend de l’ampleur. Depuis quelques jours, débats télévisés, publications sur les réseaux sociaux et déclarations officielles s’affrontent sur un sujet devenu brûlant : l’utilisation des enveloppes discrétionnaires allouées à la Primature. Mais au-delà des chiffres avancés par Ousmane Sonko, une question persiste : qui, avant lui, a bénéficié de ces crédits spéciaux, et dans quel but ?

Écoutez cet articleEnviron 9 min

La discussion s’inscrit dans un contexte politique particulièrement tendu. L’Assemblée nationale, réunie en session extraordinaire depuis le 10 août, examine actuellement une proposition de loi visant à encadrer ces fonds secrets. Parmi les textes soumis à son attention figurent également des mesures sur la déclaration de patrimoine, le Code du travail et la création de six commissions d’enquête parlementaires.

L’explosion du débat avec Aly Ngouille Ndiaye

L’ancien ministre de l’Intérieur Aly Ngouille Ndiaye a jeté un pavé dans la mare lors d’une intervention remarquée sur SenTV. Selon lui, Ousmane Sonko serait le premier Premier ministre à avoir disposé de fonds politiques dédiés : « En réalité, il est le premier chef du gouvernement à en bénéficier. Moi, je n’ai jamais été Premier ministre, mais parmi ceux qui ont occupé ce poste et qui m’écoutent aujourd’hui, seul Boun Abdallah Dionne est décédé. Et je peux affirmer qu’il n’a jamais eu accès à de tels fonds. »

L’ancien responsable a également soulevé des interrogations sur le montant évoqué par Sonko, soit 1,7 milliard de francs CFA, sans préciser si cette somme correspond à un trimestre ou à une année. Il a ajouté : « Si c’était annuel, cela représenterait environ 8 milliards par an. Pourtant, les premiers 1,7 milliard ont été épuisés en un temps record. » Cette affirmation, reprise par le ministre du Pétrole Abdourahmane Diouf, suggère que Sonko a dû demander une rallonge budgétaire, laissant peu de marges de manœuvre à son successeur. Aly Ngouille Ndiaye a conclu en appelant à plus de transparence : « Il aurait dû inclure son propre cas dans les commissions d’enquête. »

Des témoignages qui remettent en cause la version officielle

Les déclarations de l’ancien ministre ont provoqué une vague de réactions. Des archives vidéo, devenues virales, contredisent ses propos. Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, a révélé dans une émission en avril 2025 : « Même en tant que directeur de cabinet du président de la République, je recevais déjà des fonds politiques. Chaque fin de mois, cette enveloppe m’était versée. » Sa révélation place l’existence de ces crédits bien avant son passage à la Primature, dès l’époque où il était haut fonctionnaire de l’État.

D’autres personnalités politiques ont apporté leur témoignage. Macky Sall, Premier ministre sous Wade entre 2004 et 2007, et Idrissa Seck, à la tête du gouvernement de 2002 à 2004, ont évoqué l’existence de fonds spéciaux à leur époque. Certains internautes rappellent même qu’Abdoulaye Wade aurait puisé dans ses propres fonds politiques pour soutenir financièrement ses Premiers ministres.

La riposte du camp Pastef : des accusations « gratuites »

Le camp présidentiel a réagi avec fermeté. Elimane Pouye, directeur général de la SOGEPA SN, a dénoncé des « affirmations gratuites » et invité à comparer les budgets de la Primature sur trois exercices (2023, 2024, 2025). Pour lui, le vrai débat ne porte pas sur l’existence de ces fonds, mais sur leur usage par les gouvernements successifs. Il a rappelé que le Pastef dénonçait depuis 2014 l’absence de contrôle sur ces enveloppes, une promesse électorale déjà inscrite dans son programme de 2019.

Plusieurs membres du parti ont souligné que la réforme de ces fonds figurait parmi leurs priorités bien avant l’arrivée de Sonko à la Primature en 2024. Une manière de souligner que cette pratique, loin d’être une innovation récente, est ancrée dans l’histoire politique sénégalaise.

Une inflation historique des fonds politiques

Pour comprendre l’ampleur du sujet, il faut remonter le fil de l’histoire. Selon des éléments parlementaires, ces crédits discrétionnaires ont connu une croissance exponentielle : environ 650 millions de francs CFA sous Abdou Diouf, puis près de 8 milliards sous Abdoulaye Wade. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (2008-2012) révèle que 108 milliards de francs CFA ont été consommés durant cette période, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable, restant ainsi dans l’ombre des comptes publics.

Un cas emblématique illustre les dérives possibles : le Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature. Une enquête avait visé Idrissa Seck après son départ du gouvernement en 2004, notamment pour des soupçons d’enrichissement illicite. Deux biens immobiliers, l’un à Saly et l’autre à Atlanta, avaient alors attiré l’attention des enquêteurs.

Les voix pour un encadrement légal des fonds spéciaux

Plusieurs députés ont pris position pour un contrôle accru. Guy Marius Sagna, député de la majorité, a révélé avoir soumis dès septembre 2025 une proposition de loi créant une « Commission de vérification des crédits fonds politiques ». Il affirme que Sonko lui aurait demandé de patienter, préférant une initiative gouvernementale. Sagna a depuis déposé quatre propositions de loi, dont une visant explicitement à créer une commission chargée de vérifier l’utilisation de ces fonds.

Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, n’a pas mâché ses mots : « Ces fonds politiques sont du vol. » Il a rappelé que leur attribution ne fait l’objet d’aucun vote parlementaire. Cependant, il a distingué ces enveloppes des crédits de renseignement de la présidence, qui ne sont pas concernés par cette polémique.

El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a critiqué l’opportunisme de la majorité actuelle. Bien que favorable à la transparence, il a appelé à un contrôle parlementaire élargi, incluant la gestion de l’ONAS, la traçabilité des revenus pétroliers et l’utilisation des fonds de la région de Matam.

Encadrer plutôt que supprimer : la position officielle

Le président Bassirou Diomaye Faye a défendu le maintien de ces fonds en mai dernier, arguant de leur rôle dans le renseignement et la solidarité. Il a estimé qu’une suppression créerait un vide face à des besoins sociaux urgents. Ousmane Sonko, présent à l’Assemblée nationale le 22 mai 2026, a également exclu cette option, tout en se disant favorable à leur encadrement. Il a évoqué le montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.

Cette position s’inscrit dans le cadre de la session extraordinaire ouverte le 10 août, qui prévoit l’examen urgent d’une proposition de loi encadrant les crédits spéciaux et les fonds secrets. Le texte s’accompagne d’une modification de l’article 37 de la Constitution sur la déclaration de patrimoine du président de la République.

Le débat, loin d’être clos, oppose une pratique institutionnelle ancienne, documentée depuis l’ère Abdou Diouf jusqu’à aujourd’hui, aux exigences de transparence portées par les nouvelles autorités depuis leur arrivée au pouvoir en 2024.

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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