Financement de Boko Haram : l’argent des enlèvements au Sahel

Enlèvements au Sahel : comment les groupes armés financent leur guerre

Boko Haram est né en 2002 à Maiduguri, dans l’État de Borno, dans le nord-est du Nigeria puis s'est étendu à d'autres pays

L’industrie des enlèvements au Sahel représente un levier de financement majeur pour les groupes armés comme Boko Haram. Cette stratégie, qui s’étend sur plusieurs pays, alimente leur guerre et leur permet de recruter, de payer leurs combattants et d’acquérir des armes.

Les chiffres au Nigeria, épicentre de ces activités, sont alarmants. Selon une analyse du SBM Intelligence, plus de 4 700 personnes ont été enlevées entre juillet 2024 et juin 2025 lors de près de 1 000 incidents. Ces rapts, souvent ciblant des écoles, ont fait des centaines de victimes. Les groupes responsables incluent Boko Haram, classé organisation terroriste par l’ONU depuis 2014, ainsi que l’ISWAP, la branche ouest-africaine de l’État islamique.

Les enlèvements ne se limitent pas au Nigeria. Au Cameroun, des passagers d’un bus ont été kidnappés à Ziguagé, dans l’Extrême-Nord, une attaque revendiquée par Boko Haram. Plus récemment, sept Tchadiens ont été enlevés près de la frontière avec le Niger, dont un a été exécuté.

Mobilisation au Nigeria en mai 2015 après l'enlèvement massif des lycéennes

Les deux visages des enlèvements : recrutement et financement

Les enlèvements servent deux objectifs principaux pour ces groupes armés. D’abord, ils permettent de recruter des combattants, y compris des jeunes, des femmes et parfois des communautés entières, utilisées comme main-d’œuvre ou esclaves sexuelles. Ensuite, ils génèrent des revenus colossaux grâce aux rançons versées par les familles, les communautés et, dans une moindre mesure, les États.

Pour les otages tchadiens détenus par Boko Haram, les demandes de rançon atteignent des sommets : 50 millions de francs CFA pour cinq d’entre eux, et 500 millions pour le sixième, un médecin, selon la Ligue tchadienne des droits de l’Homme.

Nigeria : des combattants présumés de Boko Haram tuent plusieurs personnes lors d'une attaque

Rançons : une pratique officiellement interdite mais toujours en vigueur

Les États de la région affichent une position ferme contre le paiement des rançons, arguant que cela finance le terrorisme. Au Nigeria, une loi de 2022 punit de 15 ans de prison le versement de rançons. Pourtant, cette interdiction semble rarement appliquée. Des familles, mais aussi des autorités locales, continuent de payer pour libérer leurs proches.

Des soupçons pèsent même sur l’État nigérian lui-même. En novembre 2025, environ 230 élèves et membres d’une école catholique ont été libérés après un enlèvement dans l’État de Niger. Plusieurs sources, dont des rapports de renseignement, évoquent le versement d’une rançon de 6 millions d’euros. Le gouvernement nigérian dément ces allégations, affirmant que la libération est le fruit d’une opération militaire. Reconnaître ces paiements risquerait, selon les experts, de renforcer la propagande des groupes armés.

Les montants versés par l’État nigérian pour ces libérations restent flous. Certains parlent de 1,3 million d’euros, d’autres de 6 millions. L’argent aurait été remis en espèces, transporté par hélicoptère jusqu’à un chef de Boko Haram dans l’État de Borno.

Boko Haram et le bassin du lac Tchad : une zone stratégique

Boko Haram est né en 2002 à Maiduguri, dans l’État de Borno, au nord-est du Nigeria. Fondé par le prédicateur Mohammed Yusuf, le groupe prônait l’instauration d’un État islamique radical et rejetait toute influence occidentale. Son nom, « l’éducation occidentale est un péché », reflète cette idéologie.

Avec le temps, Boko Haram a étendu son influence bien au-delà du Nigeria, devenant une menace régionale dans le bassin du lac Tchad, une zone transfrontalière incluant le Niger, le Tchad et le Cameroun. Pourquoi cette région est-elle si importante pour le groupe ?

D’après Remadji Hoinathy, chercheur à l’Institut d’étude et de sécurité, plusieurs facteurs en font un terrain idéal :

  • Une zone de passage pour les hommes et les armes en provenance de Libye.
  • Un espace où la présence de l’État est faible, favorisant les activités économiques illicites et les déplacements discrets.
  • Une zone de production agricole et pastorale propice à l’économie transfrontalière locale.
  • Un écosystème géographique complexe (îles, marécages, forêts) offrant des caches naturelles en cas de pression militaire.
Conséquences d'une attaque de Boko Haram à Kwara au Nigeria en 2026

L’ISWAP : une scission qui a changé la donne

En 2016, une scission majeure a donné naissance à l’ISWAP, la branche ouest-africaine de l’État islamique. Ce groupe est issu d’une dissidence avec Boko Haram, en réaction à la stratégie ultra-radicale d’Abubakar Shekau, qui ciblait indistinctement les civils, y compris les musulmans.

Contrairement à Boko Haram, l’ISWAP a opté pour une approche plus structurée, cherchant à s’attirer les faveurs des populations locales plutôt que de recourir uniquement à la terreur. Depuis, les deux groupes s’affrontent dans une guerre fratricide pour le contrôle des territoires et des ressources dans le bassin du lac Tchad.

Nigeria, Kano, 2019 | Prière du vendredi sous protection policière après les attentats perpétrés par Boko Haram

La réponse militaire régionale : une lutte sans fin

Face à la menace, les États du bassin du lac Tchad tentent de coordonner leurs efforts militaires. La Force multinationale mixte, créée par la Commission du bassin du lac Tchad, regroupe des forces de quatre pays : Nigeria, Niger, Tchad et Cameroun.

Pourtant, malgré ces initiatives, la lutte reste difficile. Remadji Hoinathy souligne que les réponses militaires, bien que nécessaires, ne suffisent pas. Une stratégie régionale de stabilisation, incluant des actions de développement et le renforcement de la présence de l’État dans les zones touchées, est également mise en place. Mais après plus d’une décennie de conflit, Boko Haram et l’ISWAP démontrent une résilience remarquable, s’adaptant aux pressions et revenant sans cesse sur le terrain.

Depuis 2009, cette insurrection a fait plus de 40 000 morts et deux millions de déplacés dans le nord-est du Nigeria, le pays le plus peuplé d’Afrique. Pour soutenir Abuja dans cette guerre, Washington a déployé environ 200 soldats américains afin de former et d’appuyer les forces nigérianes.