Ebola en RDC : l’est en proie aux violences et au virus

Le 17 mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé a classé l’épidémie d’Ebola qui sévit dans l’est de la République démocratique du Congo et s’étend à l’Ouganda comme une urgence de santé publique de portée internationale. Le lendemain, l’Africa CDC a emboîté le pas. Le 5 juin, les deux institutions ont dévoilé un plan commun de riposte sur six mois, assorti d’un appel de fonds de 518 millions de dollars. Provoquée par la rare souche Bundibugyo, contre laquelle il n’existe ni vaccin ni traitement homologué, cette 17e flambée frappe une région ravagée par les conflits et fragilisée par la reconfiguration de l’aide américaine. Comment cette crise sanitaire exacerbe-t-elle les fragilités sécuritaires et humanitaires de l’est congolais ? Quels risques pèse-t-elle sur l’équilibre régional en Afrique centrale ? Et que révèle cette résurgence de la capacité de la communauté internationale à faire face aux urgences sanitaires majeures ?
Dans un contexte de conflits armés, d’instabilité politique et de vulnérabilité économique et sociale, notamment dans l’est de la RDC, comment l’épidémie d’Ebola affecte-t-elle la stabilité des zones touchées et complique-t-elle l’accès aux soins pour les populations ?
Cette nouvelle vague intervient dans une zone de crises multiples et structurelles. Il s’agit de la 17e épidémie depuis 1976, due cette fois à la souche Bundibugyo. À ce jour, aucun vaccin ni traitement spécifique n’est disponible pour ce variant, qui peut être mortel dans un cas sur deux. Les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri sont particulièrement exposées. L’Ituri, épicentre de l’épidémie, est l’une des régions les plus instables du pays, avec un réseau routier défaillant, des violences perpétrées par des groupes armés et près d’un million de déplacés entassés dans des camps. La crise sanitaire se superpose à une crise humanitaire et sécuritaire déjà profonde, amplifiée depuis l’offensive du M23 en 2023. Les déplacements forcés et la promiscuité dans les camps favorisent la réémergence d’agents pathogènes et leur propagation rapide. Le système de santé, déjà affaibli, est incapable de répondre aux besoins vitaux, créant une dépendance structurelle à l’aide étrangère. Par ailleurs, la violence systémique a dépriorisé la santé, en particulier pour les femmes et les enfants. Dans ce climat sécuritaire effondré, l’épidémie aggrave une situation déjà catastrophique.
Le ministre de la Santé congolais, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a qualifié Ebola d’« urgence absolue ». Au 31 mai 2026, on dénombrait 282 cas confirmés et 42 décès, avec 19 nouveaux tests positifs. L’OMS suivait 349 cas suspects au 1er juin, principalement dans l’Ituri, dans les zones sanitaires de Bunia, Rwampara et Mongbwalu. L’hôpital de Bunia a rapidement été submergé, obligeant à installer des centres d’accueil en périphérie. La guérison de quatre soignants infectés offre un espoir, mais la pression ne cesse de croître. Début juin, six centres de santé de Bunia ont fermé temporairement pour désinfection, réduisant l’accès aux soins pour les femmes enceintes et les patients atteints d’autres pathologies. Les services de santé sont désorganisés, limitant également l’accès aux soins courants.
Le véritable problème réside dans l’absence de riposte coordonnée de Kinshasa dans une zone partiellement occupée par le M23, soutenu par le Rwanda, et où pullulent des groupes armés pour des raisons extractives. Cela illustre la difficulté de contrôler l’unité nationale et de fournir des services de base dans un pays de près de 100 millions d’habitants. Dans les zones tenues par le M23, plusieurs cas ont été recensés. Cependant, le gouvernement congolais n’a pas coordonné la réponse sanitaire avec les groupes armés occupant illégalement le territoire, ce qui maintient un risque de propagation. Des négociations seraient en cours, mais aucun cadre de coordination sanitaire n’a encore été établi. La fragmentation territoriale empêche une réponse unifiée. Deux centres de traitement Ebola seraient installés à Goma, chef-lieu tenu par le M23/AFC, avec des capacités limitées. L’épidémie progresse donc aussi dans les zones rebelles. La question centrale se pose : qui pilote la santé publique lorsque l’État n’a plus le monopole territorial ?
À cela s’ajoutent les résistances communautaires. Comme lors des épisodes de 2018-2020, l’acceptation de la riposte est loin d’être acquise. Une manifestation anti-riposte à Rwampara a dégénéré en incinération du corps d’un cas suspect. La méfiance envers les équipes médicales est une variable de stabilité importante. Ces résistances sont ancrées dans des logiques culturelles : le refus des autorités de restituer les corps des défunts pour les rituels funéraires est perçu comme une violence symbolique. Dans les sociétés de l’est, la toilette mortuaire et le contact physique avec le défunt sont des impératifs spirituels, mais ce sont précisément ces pratiques qui transmettent le virus.
Le ressentiment des populations de l’Ituri et du Kivu s’enracine dans une suspicion structurelle, héritée de décennies de violence, d’abandon étatique et d’interventions extérieures perçues comme prédatrices. La riposte sanitaire est ainsi facilement assimilée à une nouvelle forme de contrôle, alimentant rumeurs et conspirationnisme.
L’épidémie d’Ebola peut-elle avoir des conséquences durables sur les relations entre la RDC et ses voisins ? Dans quelle mesure cette crise fragilise-t-elle la stabilité régionale en Afrique centrale ?
La situation est marquée par des tensions fortes et une concurrence extractiviste entre la RDC et ses voisins de l’est, en particulier le Rwanda, mais aussi l’Ouganda avec lequel les relations sont fluctuantes. Lorsqu’une épidémie se propage dans un État dont une partie du territoire échappe au contrôle central, la réponse doit être transrégionale, voire continentale. L’Africa CDC a identifié une dizaine de pays vulnérables : Soudan du Sud, Rwanda, Kenya, Tanzanie, Éthiopie, Congo-Brazzaville, Burundi, Angola, Centrafrique et Zambie, en plus de la RDC et de l’Ouganda déjà touchés. Les capacités de riposte varient fortement : le Kenya et l’Éthiopie ont des systèmes de santé plus solides, tandis que la Centrafrique reste très fragile et dépendante de l’aide extérieure. Le Soudan du Sud cumule une grave crise interne et les conséquences de la guerre au Soudan.
Par nature, une épidémie ignore les frontières. Elle touche les êtres vivants, avec une vulnérabilité accrue pour les plus pauvres, surtout dans des zones où les frontières sont poreuses. L’OMS a signalé des cas importés de l’Ituri vers le Nord-Kivu et Kampala, en Ouganda, où deux voyageurs en provenance de RDC ont été confirmés positifs, dont un décès. Un cas a également été signalé au Sud-Kivu, selon le porte-parole du M23, provenant de Kisangani. Ces dynamiques entraînent des fermetures de frontières et des tensions diplomatiques, sans parler de conséquences économiques majeures. L’Ouganda a suspendu les vols avec la RDC le 21 mai, et le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces mesures unilatérales viennent percuter des relations bilatérales déjà très tendues.
S’ajoute l’enchevêtrement avec le conflit à l’est, qui participe directement à la diffusion de l’épidémie. La maladie progresse dans des zones comme Goma (prise fin janvier 2025) et Bukavu (février 2025), faisant craindre un embrasement régional. La santé devient un nouveau terrain de rivalité entre Kinshasa et Kigali, le M23 s’imposant comme acteur de santé publique de facto dans les territoires qu’il contrôle. Face à ce risque transfrontalier, la Communauté d’Afrique de l’Est a appelé ses membres à activer les réseaux de laboratoires et à renforcer la surveillance aux frontières. Les ministres de la Santé, réunis en session extraordinaire les 1er et 2 juin 2026, se sont engagés à harmoniser les contrôles sanitaires, à créer un groupe de travail technique régional et à renforcer les capacités de diagnostic et la protection des soignants.
Les crises sanitaires comme Ebola révèlent-elles les limites du système international d’aide humanitaire, notamment après la suppression des financements de l’USAID ? Quel rôle jouent les organisations internationales comme l’OMS et les ONG dans la gestion de cette crise ?
Cette épidémie survient dans un contexte où la riposte est affaiblie par la recomposition de l’aide américaine. Depuis janvier 2025, les coupes dans l’aide sanitaire ont été drastiques : retrait de l’OMS, dissolution de l’USAID, réductions au CDC, et baisse de l’aide à la RDC et à l’Ouganda. Ces coupes ont probablement retardé la détection de l’épidémie. Aujourd’hui, la RDC a conclu un accord bilatéral avec les États-Unis, dans une logique « America First », promettant 900 millions de dollars sur cinq ans, mais avec une conditionnalité extractive et un passage du multilatéralisme à un bilatéralisme transactionnel. La réponse américaine est tardive et hors cadre onusien. Le Département d’État a mobilisé 23 millions de dollars d’urgence pour financer jusqu’à 50 cliniques, mais sans soutenir une riposte pilotée par l’OMS. Le fonds d’urgence de l’OMS est donc fragile, les autres donateurs ne comblant pas le vide laissé par les États-Unis.
Dans ce contexte, la riposte repose sur les institutions nationales, avec l’appui de l’OMS et des ONG, malgré des moyens réduits et un environnement sécuritaire hostile. L’OMS coordonne la réponse, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) a publié une évaluation des risques, et l’Africa CDC est mobilisé. Sur le terrain, des ONG comme Médecins sans frontières et ALIMA ont déployé des équipes. La Croix-Rouge de la RDC assure les enterrements dignes et la communication sur les risques. Cependant, la réponse humanitaire reste bien trop limitée pour endiguer l’épidémie.
Sur le plan continental, l’Africa CDC et l’OMS ont lancé le 5 juin un plan conjoint de six mois (juin à novembre 2026), appelant à mobiliser 518 millions de dollars pour la détection précoce, la prévention et la lutte. Ce plan repose sur le principe « un plan, un budget, une équipe », sous la direction des pays touchés. Seuls 315,8 millions de dollars ont été promis pour l’instant. Ce plan montre une certaine coordination à l’échelle continentale, mais il met aussi en évidence une stratégie hybride de plusieurs États africains : d’un côté, des accords bilatéraux avec les États-Unis conditionnés, de l’autre, des mécanismes multilatéraux. L’avenir dira si cette articulation portera ses fruits.