À l’heure où Ouagadougou se pare de lumières pour les Journées nationales d’engagement patriotique et de participation citoyenne (JEPPC), le gouvernement de transition met en scène une véritable démonstration de force communicationnelle. L’« Allée des services au peuple » s’impose comme la vitrine du régime de la Révolution progressiste populaire (RPP) : e-casier judiciaire, e-certificat de nationalité, numérisation de l’Assurance maladie universelle (AMU). Chaque élément semble orchestré pour donner l’image d’un État moderne, connecté et efficace.
Pourtant, derrière ce décor technologique et les statistiques avantageuses présentées lors des grand-messes ministérielles, la réalité du pays impose un diagnostic bien plus rude. Cette frénésie de dématérialisation ressemble à un gadget de communication pensé par et pour des élites urbaines, tandis que les fondations mêmes de la Nation se fissurent. Un changement de cap s’impose : celui qui replace la sécurité et l’éducation au cœur de l’action publique.
Un mirage numérique déconnecté des réalités
Sur le papier, la dématérialisation administrative présente des atouts indéniables. L’extension du e-casier judiciaire ou la digitalisation des actes de justice constituent des avancées techniques certaines. Mais pour qui ces outils sont-ils réellement conçus ?
Avec un taux de pénétration d’Internet qui dépasse à peine les 20 % et une couverture 4G essentiellement concentrée dans les grands centres urbains, l’administration numérique relève de l’illusion pour l’immense majorité de la population. Présenter l’immatriculation en ligne à l’AMU comme une réussite majeure alors qu’elle ne concerne qu’environ 1,3 % de la population relève d’un cadrage politique trompeur.
Plus préoccupant encore, cette stratégie accentue une fracture sociale brutale : d’un côté, une minorité citadine connectée capable d’obtenir ses documents en quelques clics ; de l’autre, des millions de citoyens invisibles, privés du réseau mobile le plus élémentaire et ignorés par cette modernisation à deux vitesses.
Les urgences que le Burkina Faso ne peut plus différer
Pour que la digitalisation d’un État ait un sens, encore faut-il que la population dispose des conditions minimales d’existence et des capacités cognitives et matérielles pour en bénéficier. L’ordre des priorités nationales doit être repensé autour de deux impératifs absolus.
La sécurité : socle incontournable de toute citoyenneté
Aucune dématérialisation ne peut prospérer sur un territoire déchiré par l’insécurité. Avec plus de deux millions de personnes déplacées internes ayant fui les violences terroristes, l’urgence pour les Burkinabè n’est pas d’obtenir un document d’état civil depuis un smartphone, mais de survivre, se loger et retrouver leurs terres.
- L’accès physique avant l’accès numérique : On ne numérise pas les services publics d’une commune sous contrôle terroriste ou dont les infrastructures de télécommunication ont été sabotées.
- Le droit à la vie avant le droit au e-service : La priorité vitale absolue reste le rétablissement de la souveraineté territoriale et la sécurisation des personnes et des biens. Sans sécurité, l’État dématérialisé n’est qu’un spectre sans ancrage territorial.
L’éducation : condition sine qua non de l’inclusion numérique
Même en supposant la sécurité rétablie et le réseau internet déployé sur l’ensemble du territoire, l’accès à la dématérialisation se heurte à un mur infranchissable : l’analphabétisme.
- La fracture de l’alphabétisation : Une part majeure de la population ne maîtrise ni la lecture, ni l’écriture, et encore moins l’outil informatique (illectronisme). Proposer des plateformes web complexes à des citoyens qui n’ont pas eu accès à l’instruction de base est une aberration systémique.
- L’urgence scolaire : Des milliers d’écoles demeurent fermées en raison du conflit. Investir des ressources financières et humaines massives dans des serveurs et des plateformes virtuelles, pendant que des générations d’enfants burkinabè sont privées d’école, constitue un véritable contresens stratégique.
Rebâtir sur des fondations solides plutôt que sur des apparences
Vouloir digitaliser l’administration avant d’avoir sécurisé le pays et instruit ses citoyens revient à peindre la façade d’une maison dont les fondations s’effondrent.
La logique du développement exige d’abord le rétablissement de la sécurité pour permettre aux populations de vivre et de produire sur leur territoire. Elle nécessite ensuite un effort massif d’éducation pour donner aux citoyens la capacité de lire, comprendre et interagir avec la société moderne. C’est uniquement lorsque ce socle fondamental sera consolidé que la dématérialisation pourra déployer son plein potentiel et devenir un service universellement accessible.
Pour que le progrès technologique ne reste pas un simple privilège urbain ou un outil de communication politique, le Burkina Faso doit réinvestir le cœur de ses missions régaliennes : sécuriser le territoire pour ramener la paix, puis éduquer la population pour lui donner les moyens de son autonomie.
