Le coup d’État de 2022 : un tournant politique aux conséquences profondes
Le 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré renversait le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, marquant un tournant dans l’histoire récente du Burkina Faso. Quatre ans plus tard, ce putsch a transformé le paysage politique, sécuritaire et social du pays. Si le nouveau régime affiche une volonté affichée de reconquête territoriale et de souveraineté renforcée, les coulisses de cette gouvernance révèlent des zones d’ombre majeures, notamment sur le plan humain.
Une stratégie sécuritaire ambitieuse, mais des résultats en demi-teinte
Dès son arrivée au pouvoir, Ibrahim Traoré a fait de la lutte contre les groupes djihadistes une priorité absolue. Son gouvernement a dopé les effectifs militaires et lancé les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des civils mobilisés pour épauler l’armée. Officiellement, ces mesures auraient permis de reprendre des zones stratégiques aux mains des groupes armés.
Pourtant, les attaques persistent. Les données de l’ACLED confirment que les groupes djihadistes conservent une capacité d’action significative, et les violences contre les civils restent une réalité quotidienne dans plusieurs régions. La contradiction est frappante : l’État revendique un contrôle territorial accru, mais l’insécurité demeure un fléau persistant.
Les VDP, symbole d’une mobilisation à double tranchant
Les Volontaires pour la défense de la patrie incarnent cette stratégie. Présentés comme une force de frappe supplémentaire, ils symbolisent à la fois l’engagement citoyen et les risques d’une militarisation croissante. Leur rôle soulève des questions sur les limites entre protection des populations et exposition accrue aux violences.
Plus de deux millions de déplacés : le coût humain d’une guerre sans fin
Le bilan humain est lourd. Selon le HCR, le Burkina Faso comptait fin 2025 plus de deux millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, sans compter les réfugiés. Ces déplacements, en partie causés par les attaques djihadistes, sont aussi aggravés par des violences attribuées aux forces gouvernementales et aux VDP contre des civils suspectés de liens avec les groupes armés.
Human Rights Watch documente des attaques ayant fait au moins 1 800 morts civils entre 2023 et 2025. Ces exactions, commises par plusieurs acteurs du conflit, illustrent une réalité brutale : reprendre un territoire ne garantit pas la sécurité de ceux qui y vivent.
Liberté de la presse : un espace médiatique sous pression
La liberté de la presse a également payé le prix de la militarisation. Les autorités justifient certaines restrictions par la nécessité de préserver l’unité nationale face à la menace djihadiste. Pourtant, les organisations de défense de la presse décrivent une réalité plus sombre : des journalistes arrêtés, enlevés, ou contraints de rejoindre les forces armées.
En 2025, Reporters sans frontières (RSF) recensait plusieurs cas d’enrôlements forcés, dont celui d’Atiana Serge Oulon, directeur de publication du journal L’Événement. Officiellement présenté comme ayant rejoint l’armée, des enquêtes ultérieures remettent en cause cette version, évoquant une détention secrète à Ouagadougou.
L’enrôlement forcé, une arme de répression déguisée ?
Le phénomène dépasse le cadre des journalistes. Human Rights Watch rapporte que des militants, opposants et magistrats auraient été réquisitionnés de force et envoyés dans des zones de combat. Cette pratique brouille la frontière entre mobilisation nationale légitime et sanction politique arbitraire, posant des questions sur le respect des droits fondamentaux.
Souveraineté nationale vs restrictions civiles : le paradoxe Traoré
Ibrahim Traoré défend une vision fondée sur la souveraineté, marquée par un rapprochement avec la Russie, une rupture avec la France, et la création de l’Alliance des États du Sahel avec le Mali et le Niger. Le gouvernement met en avant des politiques de transformation locale, notamment dans le secteur minier.
Pourtant, cette quête d’autonomie s’accompagne d’un recul des libertés. Des journalistes, militants et opposants ont été arrêtés, détenus ou poussés à l’exil, selon plusieurs organisations. Le paradoxe est saisissant : un pouvoir qui prône la liberté stratégique impose des restrictions croissantes sur le plan civil.
Quatre ans après : un bilan à l’épreuve des faits
Quatre ans après le coup d’État, le bilan d’Ibrahim Traoré est complexe. D’un côté, la militarisation de la lutte anti-djihadiste, la mobilisation des VDP et certaines avancées économiques peuvent être mises en avant. De l’autre, les chiffres des déplacements, la persistance des attaques et les accusations d’exactions contre les civils dressent un portrait plus sombre.
Les arrestations de journalistes, les disparitions et les enrôlements forcés documentés par des organisations internationales soulèvent une question cruciale : à quel prix la reconquête territoriale s’effectue-t-elle ? Au Burkina Faso, quatre années de pouvoir militaire laissent un héritage ambigu, entre promesses de protection et zones d’ombre persistantes.
