Au Burkina Faso, la répression qui dévore ses propres alliés

Le Burkina Faso connaît aujourd’hui une situation paradoxale où les mesures répressives, initialement destinées à museler l’opposition, s’étendent désormais à ceux qui avaient cru pouvoir en tirer profit. Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées et les pressions sur les médias ne se limitent plus aux détracteurs traditionnels du régime. Des figures musulmanes, des acteurs de la société civile, des influenceurs et d’anciens soutiens de la transition se retrouvent aujourd’hui dans le collimateur d’un système où la loyauté n’est plus une garantie de sécurité.

Un pouvoir qui se retourne contre ses propres soutiens

Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Elle révèle une transformation profonde du fonctionnement politique au Burkina Faso. En concentrant l’essentiel des pouvoirs entre ses mains, en réduisant les espaces de contestation et en assimilant toute critique à une menace contre l’État, le régime a progressivement instauré un climat de suspicion généralisée. Dans ce contexte, la frontière entre allié et adversaire devient floue, car le critère central n’est plus la fidélité passée, mais l’obéissance inconditionnelle et permanente.

Les personnalités qui avaient autrefois défendu les décisions du pouvoir, qualifiant les arrestations sans procès d’impératifs sécuritaires ou les fermetures de médias d’actes de souveraineté, se retrouvent aujourd’hui confrontées à la même logique qu’elles avaient légitimée. Les convocations intimidantes, les campagnes de diffamation et les réquisitions de citoyens au nom de la lutte antiterroriste ne épargnent désormais plus personne.

La logique binaire qui étouffe le débat public

Le discours officiel, relayé par une partie des réseaux sociaux, a progressivement imposé une vision simplifiée de la réalité : soutenir sans réserve Ibrahim Traoré ou être considéré comme un ennemi de la nation. Dans ce schéma, toute nuance est bannie. La critique n’est plus perçue comme un droit démocratique, mais comme une faute politique. Pourtant, cette stratégie comporte un risque majeur : dans un système qui exige une adhésion totale, la moindre réserve est rapidement interprétée comme une trahison.

Cette logique binaire a profondément modifié le paysage médiatique et politique. Les intellectuels hésitent à s’exprimer, les médias indépendants sont contraints au silence, et les organisations de la société civile voient leur espace d’action se réduire comme une peau de chagrin. Le débat public, autrefois dynamique, s’appauvrit au profit d’un discours uniforme où seule la louange est tolérée.

Une personnalisation du pouvoir qui alimente la suspicion

L’une des caractéristiques marquantes de la transition burkinabè est la forte personnalisation du pouvoir autour de la figure du capitaine Ibrahim Traoré. Les décisions gouvernementales ne sont plus évaluées en fonction de leur pertinence, mais de leur adéquation avec la ligne tracée par le chef de l’État. Remettre en cause une mesure revient souvent à s’attaquer à sa légitimité personnelle.

Cette personnalisation favorise une dynamique perverse : plus les défis sécuritaires et économiques s’accumulent, plus la recherche de boucs émissaires s’intensifie. Les échecs militaires, les attaques terroristes ou les critiques internationales sont régulièrement attribués à des complots internes plutôt qu’à des problèmes structurels. Résultat, le cercle des personnes suspectes s’élargit sans cesse. Après les opposants, les journalistes et les défenseurs des droits humains, ce sont désormais d’anciens alliés dont l’influence est jugée trop grande ou insuffisamment alignée qui tombent sous le coup de la répression.

La peur comme outil de gouvernement

Le recours systématique aux arrestations médiatisées, aux convocations publiques et aux campagnes de dénigrement sur les réseaux sociaux vise un objectif précis : instiller la peur dans l’ensemble de la société. Chaque arrestation devient un avertissement, chaque disparition inexpliquée un rappel de l’arbitraire, chaque convocation une menace.

Cette stratégie produit un effet immédiat : l’autocensure. Les citoyens, les intellectuels et les responsables religieux modèrent leurs prises de parole par crainte des représailles. Une société gouvernée par la peur perd sa capacité à innover, à corriger ses erreurs et à construire des solutions collectives. Le pouvoir, en s’appuyant sur cette peur, affaiblit progressivement les fondements mêmes de la cohésion sociale.

L’effritement des contre-pouvoirs : un danger pour la démocratie

Cette évolution est d’autant plus préoccupante que plusieurs institutions essentielles voient leur indépendance fragilisée. La justice est régulièrement soupçonnée de partialité, les médias indépendants subissent des restrictions, la société civile est sous pression, et les partis politiques voient leurs activités limitées. Lorsque aucun mécanisme ne peut véritablement contrôler l’action de l’exécutif, les droits des citoyens deviennent extrêmement vulnérables. Le pouvoir n’est plus encadré par le droit, mais seulement par la volonté de ceux qui le détiennent.

Ce phénomène n’est pas nouveau dans l’histoire politique. Les régimes autoritaires, qu’ils soient militaires, révolutionnaires ou idéologiques, finissent souvent par se retourner contre leurs propres soutiens. Les révolutionnaires éliminent leurs compagnons de route, les militaires se méfient de leurs officiers, et les mouvements politiques excluent leurs fondateurs. Cette dynamique s’explique par une logique implacable : dans un système où la loyauté est le seul critère de survie, aucun niveau d’engagement n’est suffisant. La quête permanente de pureté politique conduit inévitablement à des purges et à des exclusions.

Les libertés ne sont pas des récompenses

L’une des erreurs commises par certains soutiens d’Ibrahim Traoré a été de croire que leur proximité avec le pouvoir leur offrirait une protection durable. Pourtant, dans un système autoritaire, la fidélité n’est pas un contrat, mais une relation précaire, constamment réévaluée. Les droits fondamentaux – procès équitable, liberté d’expression, liberté de la presse – ne sont pas des privilèges accordés aux citoyens fidèles. Ils constituent des garanties universelles destinées à protéger chacun contre les abus du pouvoir.

Accepter l’arrestation arbitraire d’un adversaire, c’est accepter le principe même de l’arbitraire. Une fois cette logique installée, rien ne garantit qu’elle ne s’appliquera pas à d’autres. L’injustice ne change pas de nature selon la personne qui en est victime. Les soutiens d’hier peuvent devenir les suspects de demain, et les défenseurs les plus fervents peuvent être accusés d’insuffisance de loyauté.

Sécurité et État de droit : deux objectifs complémentaires

Le Burkina Faso fait face à une menace terroriste réelle qui exige une réponse forte de l’État. Cependant, l’efficacité de la lutte contre l’insécurité ne se mesure pas uniquement au nombre de mesures coercitives adoptées. Elle dépend également de la confiance entre les citoyens et leurs institutions. Lorsque la population craint davantage l’arbitraire de l’administration que la protection offerte par l’État, cette confiance s’effrite.

L’histoire montre qu’aucune victoire durable contre une insurrection ne peut être obtenue si les institutions perdent leur crédibilité. La sécurité et l’État de droit ne sont pas incompatibles ; ils sont complémentaires. Un État qui combat le terrorisme tout en respectant les règles du droit renforce sa légitimité. À l’inverse, lorsque les mesures d’exception deviennent permanentes, le risque est grand de transformer la lutte contre l’ennemi en justification d’un contrôle généralisé de la société.

Quand le système se retourne contre ses alliés

Les difficultés rencontrées aujourd’hui par certaines personnalités autrefois favorables au régime illustrent une réalité politique plus large. Dans un système où les institutions sont affaiblies et où le pouvoir repose sur la peur, personne ne bénéficie d’une protection durable. Les alliés d’aujourd’hui peuvent devenir les suspects de demain. Les relais de communication peuvent être marginalisés, les figures religieuses rappelées à l’ordre, et les anciens défenseurs du régime accusés de trahison.

Mais au-delà des destins individuels, c’est l’ensemble de la société qui paie le prix de cette évolution. Lorsqu’un régime en vient à étendre la méfiance jusqu’à ses propres soutiens, il révèle que le problème ne réside plus dans les individus, mais dans le fonctionnement même du système politique. La véritable protection d’une nation ne repose ni sur la proximité avec le chef de l’État ni sur l’adhésion idéologique, mais sur des institutions solides, une justice indépendante, une presse libre et des lois appliquées de manière égale à tous.