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Affaire des visas Schengen au Niger : quand la junte affronte ses propres démons

Publié le 29 mai 202625 septembre 2026 ParIbrahim Yacouba

Le consul d’Espagne écarté dans un scandale aux relents de trafic d’État

Le ministère des Affaires étrangères espagnol a choisi une voie radicale en révoquant son représentant diplomatique accrédité à Niamey. Cette mesure, prise sans tambour ni trompette, fait suite à l’éclatement d’un réseau de vente illégale de visas Schengen, où chaque document se monnayait à plus de 2,5 millions de FCFA. Au Niger, cette affaire révèle une corruption systémique, s’enracinant au plus haut niveau de l’État, impliquant directement l’entourage du général Mohamed Toumba, troisième personnage du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP). Dans ce contexte de transition politique, le mutisme du président Abdourahamane Tiani interroge sur l’avenir de la promesse de moralisation publique.

Écoutez cet articleEnviron 6 min

Un consul sacrifié pour masquer une corruption d’État en pleine lumière

Madrid a tranché, et le message est clair : l’Espagne retire son consul de Niamey. Bien que la diplomatie espagnole évite habituellement de commenter ses décisions internes, les milieux sécuritaires nigériens confirment que cette révocation est directement liée à l’affaire des visas. Le diplomate, accusé d’avoir facilité ou toléré des attributions frauduleuses de visas Schengen, a servi de bouc émissaire pour une machine bien plus vaste.

Cette décision révèle l’ampleur d’une filière criminelle qui bénéficiait d’un accès privilégié aux représentations européennes, profitant des failles d’un système consulaire déjà fragilisé. Ainsi, derrière le départ d’un seul homme, se cache une corruption qui s’étend bien au-delà des frontières nigériennes.

Un business d’État orchestré depuis les sommets du pouvoir

Les investigations menées par la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE) ont permis de lever le voile sur une organisation criminelle d’une rare envergure. Contrairement aux réseaux de passeurs classiques, cette entreprise était pilotée depuis les coulisses du pouvoir, avec une précision et une efficacité dignes des plus grands réseaux mafieux.

L’enquête a mis en lumière le rôle central de l’épouse du général Mohamed Toumba, ministre de l’Intérieur et troisième homme fort du CNSP. Grâce à l’influence de son mari, elle aurait instauré un système parallèle d’attribution des visas, où chaque document se négociait à 2,5 millions de francs CFA – soit près de 3 800 euros. Ce tarif exorbitant, inaccessible au citoyen ordinaire, visait une clientèle aisée, souvent composée de commerçants ou de candidats à l’exil, transformant ainsi les privilèges diplomatiques en une source de profit colossale pour l’élite militaire.

La DGDSE dans la tourmente : une offensive qui divise la junte

Le démantèlement de ce réseau est à mettre au crédit du lieutenant-colonel Souleymane Balla Arabé, à la tête du contre-espionnage nigérien. En interceptant les communications et en rassemblant des preuves tangibles, ses services ont infligé un coup dur à l’unité fragile du CNSP, révélant des tensions internes explosives.

Pour le général Toumba, ministre de l’Intérieur censé incarner l’ordre et la discipline, cette affaire constitue un camouflet majeur. Son nom, désormais associé à une criminalité transnationale, érode sa crédibilité auprès des autres membres de la junte et des forces armées. Les rivalités au sein du régime se cristallisent autour de cette affaire, où la loyauté se mêle à la survie politique.

Le président Tiani face à son silence : entre complaisance et calcul politique

Alors que l’affaire prend une dimension internationale avec la révocation du consul espagnol, l’attitude du chef de l’État, le général Abdourahamane Tiani, reste des plus discrètes. Aucun communiqué, aucune sanction officielle, pas même une mise à l’écart temporaire du général Toumba ou de son entourage. Ce silence, perçu comme une forme de complicité passive par une partie de l’opinion, soulève des questions cruciales.

Rappelons que la junte avait, lors du coup d’État du 26 juillet 2023, promis une refonte complète des institutions et une lutte sans merci contre l’impunité. Pourtant, face à cette corruption avérée, le général Tiani semble privilégier la stabilité interne du régime au détriment de la justice et de la transparence. Une attitude qui risque d’éroder encore davantage la confiance des Nigériens dans leur transition politique.

Un tournant pour le Niger : entre rupture affichée et corruption assumée

Cette affaire des visas Schengen marque un tournant dans l’histoire récente du Niger. Elle illustre le paradoxe d’un régime qui clame sa rupture avec l’Occident tout en exploitant cyniquement les failles de l’espace Schengen pour s’enrichir. La révocation du consul espagnol prouve que Madrid a choisi de nettoyer ses propres rangs. Mais la question demeure : le général Tiani aura-t-il le courage de s’attaquer aux racines de cette corruption endémique, ou les équilibres internes de la junte l’emporteront-ils sur les promesses de probité faites au peuple nigérien ?

Par Ibrahim Yacouba — Reporter

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